Sortant d’un silence politique soigneusement entretenu, Guy Nzouba-Ndama livre une parole rare au cœur d’une séquence marquée par l’arrestation D’Alain-Claude Bilie-By-Nze. Entre mise au point sur leurs relations, décryptage d’un rendez-vous au timing troublant et dénonciation d’un climat politico-judiciaire de plus en plus ambigu, l’opposant esquisse en filigrane une lecture critique du fonctionnement des institutions sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema. Un témoignage dense qui interroge, au-delà des faits, l’équilibre des pouvoirs et la crédibilité de l’État dans un contexte de gouvernance sous haute tension.
Jean Kevin NGADI, Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise partage dans les colonnes qui suivent son entretien avec le président Guy Nzouba Ndama
Libreville, le 27 avril 2026
Ce dimanche 26 août, soucieux d’aller au-delà des rumeurs et des constructions approximatives qui saturent l’espace public, j’ai eu le privilège de me rendre auprès de Guy Nzouba-Ndama, ancien président de l’Assemblée nationale et président du parti Les Démocrates. Il était d’abord question, avant même d’aborder l’affaire impliquant Alain-Claude Bilie By Nze , de comprendre les raisons de son silence relatif sur la scène politique depuis plusieurs mois, silence d’autant plus remarqué que sa dernière prise de parole significative remontait à la période des élections législatives et municipales couplées. D’emblée, il installe un cadre de réflexion qui dépasse sa personne en expliquant que « le silence en politique n’est pas toujours un vide, il peut être une méthode », précisant qu’il a volontairement choisi de ne pas s’inscrire dans l’agitation permanente qui caractérise les périodes de transition, car, selon lui, « parler pour réagir n’est pas forcément éclairer, et parfois, observer permet de mieux comprendre les lignes de force qui se dessinent ».
Dans la continuité, je l’interroge sur ses rapports avec le pouvoir en place, notamment avec le président Brice Clotaire Oligui Nguema, ainsi que sur son absence remarquée lors des récentes concertations politiques organisées sous l’égide de ce dernier. Il répond avec une précision qui tranche avec les lectures simplistes, en expliquant qu’il ne s’agit ni d’un rejet ni d’une opposition de principe, mais d’un choix de cohérence politique. Il développe alors un argument structurant , « un président élu à plus de 94 %, c’est un plébiscite. Lorsqu’un peuple vous accorde un tel niveau de confiance, il attend d’abord que vous mettiez en œuvre le programme sur lequel vous avez été élu ». Dans ce sens, il confie ne pas avoir trouvé pertinente sa participation à des concertations dont la portée, selon lui, pouvait être perçue comme symbolique plutôt que substantielle, ajoutant que « se concerter n’est pas une fin en soi, encore faut-il que cela corresponde à un besoin réel et à un moment politique cohérent ».
Ce socle posé, j’oriente ensuite l’échange vers ses relations avec Alain-Claude Bilie-By-Nze, souvent mal interprétées dans le débat public. Il rectifie avec clarté en affirmant que, bien avant cette séquence, les deux hommes entretenaient des relations régulières, faites d’échanges et de discussions, partageant, selon ses mots, « un certain nombre de valeurs et une compréhension commune de certaines réalités politiques ». Il insiste sur le fait qu’il n’existe entre eux ni conflit personnel ni rupture politique, allant même jusqu’à préciser qu’il lui arrive, dans certaines circonstances, de lui prodiguer des conseils, dans une logique d’expérience et de responsabilité.
C’est alors que j’aborde le cœur du sujet, le fameux rendez-vous. Il en retrace le déroulement avec méthode, en indiquant que c’est Bilie-By-Nze qui prend l’initiative du contact le mardi 14 avril, alors qu’il se trouve lui-même en déplacement, revenant de Koulamoutou après des obsèques familiales, en direction de Libreville. Il explique avoir proposé un report au lendemain en fin de matinée, proposition déclinée en raison d’un engagement préalable de son interlocuteur, ce qui conduit à un accord pour une rencontre en fin d’après-midi, autour de 17 heures, à son domicile de la cité Delta. Sur les rumeurs affirmant qu’il aurait modifié unilatéralement l’heure ou délocalisé une rencontre initialement prévue ailleurs, il est catégorique, « un rendez-vous se fixe à deux, jamais seul », balayant ainsi l’idée d’une quelconque manœuvre de sa part.
Cependant, la discussion prend une tournure plus grave lorsque je l’interroge sur les circonstances de l’arrestation de Bilie-By-Nze, intervenue à proximité de son domicile, ainsi que sur les mobiles avancés, notamment une affaire de créance qui aurait évolué vers des qualifications pénales plus lourdes. Sa réponse s’inscrit dans une lecture plus large du climat actuel, il affirme que cela ne l’étonne pas fondamentalement, non par indifférence, mais parce qu’il y voit une continuité préoccupante. Il développe alors une analyse en évoquant plusieurs cas récents qui, selon lui, traduisent un glissement progressif entre des faits initiaux et leur requalification dans l’espace politico-judiciaire. Il cite notamment le cas d’Opiangah, initialement lié à une affaire relevant de la sphère privée avant de prendre une dimension plus large, ainsi que celui de Arold Lekat, où un différend contractuel aurait évolué vers une lecture plus politisée. Il évoque également Bob Mengome, dont les prises de parole critiques sur les inégalités sociales et les passe-droits ont été suivies de procédures judiciaires, estimant que « tout cela participe d’un climat où la frontière entre le judiciaire et le politique devient parfois floue ».
Dans ce contexte, je lui pose frontalement la question qui alimente toutes les spéculations, comment expliquer la temporalité et la coïncidence entre le déplacement de Bilie-By-Nze vers son domicile et son arrestation ? Il répond en introduisant une dimension que beaucoup évoquent sans la formaliser clairement, celle des dispositifs d’observation. Il explique que, dans tout environnement politique structuré, les acteurs publics ne se déplacent pas dans un vide informationnel, ajoutant que « les communications, les déplacements, les interactions sont connus dans une certaine mesure », et qu’il serait naïf de penser que les services n’en ont pas une lecture globale. Il va plus loin en posant une question rhétorique lourde de sens, « pensez-vous réellement qu’un système qui fonctionne aurait besoin de moi pour interpeller quelqu’un ? », insistant ainsi sur le fait que, selon lui, avec ou sans ce rendez-vous, une éventuelle interpellation aurait pu intervenir, dès lors que les informations nécessaires étaient déjà disponibles.
Je poursuis en évoquant les accusations directes portées contre lui par certains activistes, notamment de la diaspora, qui le soupçonnent d’être en intelligence avec le pouvoir en place. Il répond avec une forme de hauteur, dénonçant « une agitation alimentée par la recherche de visibilité », et rappelant que dans les périodes de transition politique voire de nouvelle gestion « le silence est souvent interprété comme une complicité, et la parole comme une opposition », ce qu’il juge réducteur. Il réaffirme avec force qu’il n’a jamais été et ne sera jamais « l’indicateur de qui que ce soit ».
Dans la même logique, je lui demande pourquoi il ne prend pas davantage la parole pour clarifier ces accusations et éclairer l’opinion. Sa réponse se veut presque doctrinale, il explique qu’il refuse d’entrer dans une logique de réaction permanente dictée par les réseaux sociaux, estimant que « répondre à chaque rumeur, c’est leur donner une existence qu’elles n’ont pas forcément », ajoutant que la responsabilité d’un homme d’État est aussi de savoir « choisir ses moments de parole pour qu’ils aient du sens et de la portée ».
J’aborde ensuite une question plus délicate, peut-on directement imputer ces dérives supposées au président Brice Clotaire Oligui Nguema ? Il répond avec une prudence politique assumée, en rappelant que les responsabilités institutionnelles sont complexes et que les pouvoirs sont, en principe, distincts. Toutefois, il nuance en expliquant que « la perception d’un État repose aussi sur ce que vivent concrètement les citoyens », ajoutant que le chef de l’État gagnerait à être particulièrement attentif à certaines pratiques qui peuvent être perçues comme des dérives, notamment en matière d’interpellations jugées brutales ou insuffisamment encadrées, soulignant que « dans un contexte où les partenaires internationaux observent de près les évolutions institutionnelles, la rigueur procédurale est essentielle ».
Je l’interroge enfin sur ses perspectives. Il explique qu’il entend se concentrer sur le renforcement et l’implantation de son parti politique, dans une logique de structuration durable plutôt que d’intervention conjoncturelle. Dans un registre plus personnel, il tient à rassurer certains proches et observateurs, notamment des figures de la diaspora comme , Dana Leizza Ma (Tata Huguette), qui auraient cherché à obtenir des éclaircissements, affirmant avec gravité que « la vérité finit toujours par s’imposer, quel que soit le temps qu’elle met ».
Sur la question des remerciements attribués à Bilie-By-Nze, il apporte une lecture stratégique en expliquant qu’en politique, « un remerciement n’est jamais anodin », qu’il peut être « un signal, une marque de respect, parfois même une manière de dire sans dire », invitant ainsi à ne pas réduire ces propos à une interprétation unique.
Au moment de conclure, il articule son propos autour de trois axes clairs, d’abord la nécessité de revenir aux faits plutôt qu’aux récits, ensuite l’importance de préserver la crédibilité des institutions par le respect strict des procédures, et enfin la conviction que « dans un environnement chargé d’émotion et de suspicion, seule la constance dans les principes permet de rester debout ».
Jean Kevin NGADI, Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise
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