PAR Thomas René pour la rédaction de Globe infos
Au Sénégal, une page politique majeure vient de se tourner. Vendredi 22 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a brutalement mis fin aux fonctions de son Premier ministre Ousmane Sonko, scellant ainsi l’éclatement du tandem qui avait incarné l’alternance historique de 2024.
L’annonce, lue à la télévision nationale par Oumar Samba Ba, ministre secrétaire général de la Présidence, a eu l’effet d’un séisme politique à Dakar. En quelques phrases, l’exécutif sénégalais a enterré le slogan devenu mythique : « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye ». Derrière cette formule se trouvait bien plus qu’une alliance électorale. Elle symbolisait une fraternité politique née dans l’opposition au régime de Macky Sall et consolidée dans l’épreuve, entre prison, interdictions politiques et mobilisation populaire.
Une rupture qui couvait depuis plusieurs mois
Officiellement, le palais présidentiel n’a avancé aucune explication détaillée. Pourtant, à Dakar, peu d’observateurs ont été surpris. Depuis plusieurs mois, les signaux de tension s’accumulaient entre les deux hommes.
Le malaise est apparu au grand jour quelques heures avant le limogeage. Auditionné à l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko avait affirmé ne pas être « un Premier ministre qui exécute aveuglément ». Cette phrase, prononcée devant les députés, a résonné comme un défi direct à l’autorité présidentielle. Certes, Sonko avait tenté d’atténuer la portée de ses propos en reconnaissant des divergences « normales » au sommet de l’État. Cependant, le mal était déjà fait.
En réalité, la cohabitation entre les deux dirigeants était devenue politiquement fragile. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye cherchait progressivement à affirmer sa propre stature présidentielle. De l’autre, Ousmane Sonko demeurait la figure centrale du projet politique porté par le Pastef. Pour une partie des Sénégalais, le véritable moteur du pouvoir restait Sonko, malgré son empêchement lors de la présidentielle de 2024.
Cette ambiguïté institutionnelle a fini par produire une rivalité silencieuse. Car au-delà des fonctions officielles, les deux hommes disposaient chacun de leurs réseaux, de leurs relais militants et de leurs ambitions.
Le poids politique d’Ousmane Sonko
Pendant des années, Ousmane Sonko a incarné l’opposition radicale au système sénégalais. Son discours souverainiste, anti-corruption et panafricaniste a séduit une jeunesse urbaine lassée des élites traditionnelles.
Lorsqu’il renonce à briguer la présidence en 2024 pour soutenir Bassirou Diomaye Faye, beaucoup y voient un sacrifice stratégique destiné à préserver l’unité du camp contestataire. Le calcul s’avère gagnant. L’opposition conquiert le pouvoir et ouvre une nouvelle séquence politique.
Mais cette victoire contenait déjà les germes de la crise actuelle. Sonko restait le leader charismatique du mouvement. Diomaye Faye, lui, occupait la magistrature suprême. Très vite, la question du véritable centre de décision s’est imposée dans le débat public sénégalais.
Le président semblait de plus en plus déterminé à sortir de l’ombre de son ancien mentor. D’ailleurs, il avait récemment averti qu’il se séparerait de son Premier ministre s’il perdait confiance en lui. Cette déclaration prenait désormais des allures de prélude politique.
Une recomposition politique à haut risque
Le départ d’Ousmane Sonko ouvre une période d’incertitude pour le Sénégal. Certes, le pays conserve des institutions solides et une tradition démocratique relativement stable en Afrique de l’Ouest. Toutefois, la rupture entre les deux hommes pourrait profondément reconfigurer le paysage politique.
Déjà, les camps se structurent. Les fidèles de Sonko dénoncent une éviction politique destinée à neutraliser leur leader. À l’inverse, les proches du président défendent une décision visant à restaurer l’autorité de l’État et la cohérence gouvernementale.
En outre, les prochaines élections locales de 2027 apparaissent désormais comme un premier test grandeur nature. Elles pourraient servir de référendum populaire entre les deux anciens alliés. Plus loin encore, la présidentielle de 2029 se profile déjà comme l’horizon d’un affrontement majeur.
La réaction de Sonko, publiée sur Facebook — « Ce soir, je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui » — traduit d’ailleurs une volonté claire : transformer son éviction en capital politique.
Le Sénégal face à un tournant décisif
Au-delà du choc personnel entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, cette rupture révèle les difficultés classiques des transitions politiques portées par des figures révolutionnaires. Une fois le pouvoir conquis, les solidarités militantes se heurtent souvent aux réalités institutionnelles et aux luttes d’influence.
Le Sénégal entre ainsi dans une nouvelle phase. Moins fusionnelle, plus conflictuelle aussi. Et si le duo avait réussi à conquérir le pouvoir ensemble, rien ne garantit désormais qu’il survivra politiquement à sa propre victoire.
