Gabon : « La Santé Pharmaceutique », l’usine censée garantir l’autonomie médicale du pays, vacille dans l’indifférence générale

Must read

À Nkok, le lent naufrage d’un projet stratégique pour la souveraineté sanitaire du Gabon

Par Thomas René pour la rédaction de Globe infos

Implantée dans la zone industrielle de Nkok, à quelques kilomètres de Libreville, l’usine « La Santé Pharmaceutique » devait symboliser l’entrée du Gabon dans une nouvelle ère : celle de la souveraineté sanitaire et de la production locale de médicaments. Six ans après son lancement, le projet traverse pourtant une crise profonde. Stocks invendus, salaires impayés, arrêt des activités et silence des autorités plongent cette entreprise stratégique dans une situation critique. Derrière cette crise industrielle se dessine une question plus large : le Gabon est-il prêt à soutenir durablement son ambition de produire localement les médicaments destinés à sa population ?

Une usine née d’une ambition nationale

Lorsqu’elle entre officiellement en activité en 2020, « La Santé Pharmaceutique » porte une promesse forte : réduire la dépendance du Gabon aux importations de médicaments. Le projet représente alors un investissement estimé à près de 30 millions de dollars. Dans un pays régulièrement confronté à des pénuries de produits pharmaceutiques dans les hôpitaux publics, l’initiative suscite beaucoup d’espoir.

L’usine produit près de quarante médicaments. Antibiotiques, antipaludéens, antiparasitaires ou encore paracétamol figurent parmi les produits homologués par l’Agence du Médicament. Plusieurs sont également pris en charge par la CNAMGS, la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale.

Sur le papier, tous les indicateurs semblaient alignés. L’entreprise emploie 77 agents, dont une large majorité de Gabonais. Elle répond aux standards internationaux de fabrication pharmaceutique et ambitionne même de ravitailler à terme une partie de la sous-région d’Afrique centrale.

Mais derrière cette vitrine industrielle, la mécanique s’est progressivement enrayée.

Des centaines de millions de FCFA de médicaments menacés

Aujourd’hui, plusieurs tonnes de médicaments fabriqués localement restent stockées dans les entrepôts de l’usine. Selon des sources internes, ces produits représenteraient près de 700 millions de FCFA. Faute de commandes publiques, une partie de ces stocks risque désormais la péremption.

Cette situation illustre un paradoxe saisissant. D’un côté, les structures sanitaires publiques gabonaises souffrent régulièrement d’un manque de médicaments essentiels. De l’autre, une usine nationale capable de produire localement ces traitements voit ses produits dormir dans les magasins.

Conséquence directe : l’entreprise a dû suspendre ses activités. Les employés accusent près de six mois d’arriérés de salaires. L’inquiétude gagne désormais l’ensemble du personnel.

« La situation que traverse notre entreprise est incompréhensible pour un pays qui veut assurer la santé de sa population », confie anonymement un agent de la société. Selon lui, le projet avait précisément été conçu pour garantir un accès plus stable et moins coûteux aux médicaments sur l’ensemble du territoire.

Le même employé dénonce également une préférence persistante accordée aux médicaments importés, souvent plus chers que les produits fabriqués localement.

Le paradoxe du “made in Gabon” pharmaceutique

Au-delà du cas spécifique de « La Santé Pharmaceutique », cette crise révèle les fragilités structurelles de la politique industrielle gabonaise. Depuis plusieurs années, les autorités multiplient pourtant les discours sur la transformation locale, la diversification économique et la promotion du “made in Gabon”.

Dans le secteur pharmaceutique, l’enjeu dépasse largement la question industrielle. La pandémie de Covid-19 a rappelé la vulnérabilité des pays africains face aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Beaucoup d’États ont alors affiché leur volonté de renforcer leur autonomie sanitaire.

Le Gabon n’échappe pas à cette logique. Cependant, produire localement suppose également la mise en place d’un écosystème cohérent : commandes publiques, politique d’achat nationale, soutien logistique et mécanismes de financement pérennes.

Or, plusieurs observateurs estiment que cette chaîne de soutien reste incomplète. En l’absence d’un engagement clair de l’État et des structures publiques comme l’Office Pharmaceutique National (OPN), les industriels locaux peinent à trouver des débouchés stables.

Dans ce contexte, la survie même de l’usine devient incertaine.

Une crise aux conséquences sociales et sanitaires

À Nkok, les difficultés de l’entreprise alimentent aussi un malaise social croissant. Derrière les chiffres se trouvent des dizaines de familles désormais fragilisées par les retards de salaires et l’arrêt des activités.

Pour de nombreux employés, cette crise dépasse leur simple situation professionnelle. Beaucoup considèrent l’usine comme un symbole de compétence industrielle nationale.

« Notre usine répond aux standards internationaux et nos produits sont certifiés », insiste un employé. Selon plusieurs témoignages, l’entreprise aurait même procédé à des dons de médicaments destinés aux populations les plus vulnérables lors de précédentes opérations de solidarité.

L’éventuelle fermeture du site constituerait donc un revers économique, mais aussi psychologique. Elle enverrait un signal négatif à tous les projets industriels censés réduire la dépendance du Gabon aux importations.

Par ailleurs, la question sanitaire demeure centrale. Dans plusieurs centres de santé publics, les ruptures de stocks restent fréquentes. Les médicaments fabriqués à Nkok pourraient pourtant contribuer à réduire cette pression, notamment dans les zones les plus éloignées de Libreville.

L’appel lancé au président Brice Clotaire Oligui Nguema

Face au silence des administrations concernées, les employés tournent désormais leurs regards vers le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema.

Dans un appel présenté comme un “cri de détresse”, les agents demandent l’implication directe du chef de l’État afin de sauver une entreprise qu’ils jugent stratégique pour la souveraineté sanitaire nationale.

Selon eux, certains acteurs de la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique privilégieraient encore des intérêts liés aux importations étrangères. Une accusation sensible dans un secteur où les marchés publics représentent des montants considérables.

Cette interpellation place désormais les autorités face à leurs propres ambitions industrielles. Le gouvernement peut-il réellement défendre le “made in Gabon” sans garantir des débouchés aux entreprises locales ?

Une équation stratégique pour l’avenir du Gabon

Le cas de « La Santé Pharmaceutique » pourrait rapidement devenir un test grandeur nature de la politique économique gabonaise. Car au-delà de cette seule usine, c’est toute la crédibilité de la stratégie de transformation locale qui est observée.

L’Afrique importe encore une très grande partie des médicaments qu’elle consomme. Dans ce contexte, les rares initiatives industrielles locales sont souvent présentées comme des leviers majeurs pour renforcer la souveraineté sanitaire du continent.

Le Gabon dispose d’atouts réels : stabilité relative, infrastructures industrielles à Nkok et capacité de financement publique. Pourtant, sans coordination entre industriels, autorités sanitaires et structures de distribution, ces ambitions risquent de rester théoriques.

La question est désormais simple : le pays choisira-t-il de soutenir durablement sa production pharmaceutique locale ou laissera-t-il s’éteindre l’un des rares projets industriels capables de transformer concrètement l’accès aux médicaments ?

À Nkok, les machines tournent au ralenti tandis que les stocks s’accumulent dans les entrepôts. Pourtant, derrière les murs de cette usine menacée, c’est une bataille beaucoup plus large qui se joue : celle de l’indépendance sanitaire du Gabon.

Dans un continent encore largement dépendant des importations pharmaceutiques, laisser disparaître une unité de production nationale reviendrait à fragiliser davantage une souveraineté déjà précaire. Reste désormais à savoir si les autorités gabonaises considéreront « La Santé Pharmaceutique » comme une simple entreprise en difficulté… ou comme un actif stratégique à sauver d’urgence.

More articles

Latest article