Tribune / Or, manganèse et autres ressources : dans le Sahel, les richesses du sous-sol ne sont pas seulement des enjeux économiques. Dans les territoires où l’État peine à imposer son contrôle, elles peuvent devenir des sources de rente, de prédation et, dans certains cas documentés, de financement pour des groupes armés. Alors, Avant de chercher systématiquement les financiers du terrorisme au-delà des frontières, une question s’impose : qui contrôle les ressources, qui capte leur valeur et où va l’argent ?
Par Thomas René pour Globe Infos » le monde décrypté depuis le Gabon« 
Il faut suivre l’argent avant de désigner le coupable
Le débat sur le terrorisme sahélien est souvent dominé par une question : qui finance les groupes armés ?
C’est la bonne question.
Mais elle appelle une méthode exigeante.
Dans l’espace public africain, les accusations visant des puissances étrangères occupent une place importante. La France, les États occidentaux, la Russie, le Moyen-Orient ou d’autres acteurs sont régulièrement présentés, selon les contextes et les discours, comme d’éventuels soutiens, commanditaires ou bénéficiaires de certaines dynamiques sécuritaires.
Ces accusations peuvent être examinées. Certaines peuvent même donner lieu à des enquêtes documentées.
Mais une accusation n’est pas une preuve.
Et la même exigence doit s’appliquer à tous les acteurs, qu’ils soient situés à l’intérieur ou à l’extérieur du Sahel.
Avant de chercher une main étrangère, il faut donc regarder les circuits économiques qui fonctionnent déjà sur place.
Car une partie de la réponse pourrait se trouver dans une ressource que la région possède en abondance : l’or.
Le sujet n’est pas de prétendre que tout l’or extrait au Sahel finance le terrorisme. Ce serait faux et intellectuellement dangereux.
Le sujet est plus précis : dans certaines zones où l’État est affaibli et où des groupes armés exercent un contrôle territorial, l’économie aurifère peut devenir une source de revenus, de taxation, d’extorsion ou de facilitation logistique.
Et lorsque cette rente entre dans les circuits d’une organisation armée, la ressource minière cesse d’être seulement une question économique.
Elle devient une question de sécurité.
L’or, une richesse difficile à contrôler
Le potentiel aurifère du Sahel est considérable.
Selon l’ONUDC, le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie et le Niger ont produit ensemble environ 228 tonnes d’or en 2021, pour une valeur estimée à plus de 12,6 milliards de dollars. Une part importante de cette production provient de l’exploitation artisanale et à petite échelle, dont la mesure exacte reste difficile en raison du poids de l’informel et des limites statistiques.
Cette économie fait vivre des populations entières.
Elle constitue une source de revenus pour les mineurs, les commerçants, les transporteurs et de nombreux acteurs locaux.
Il serait donc absurde de présenter l’orpaillage artisanal comme un problème en soi.
Le problème apparaît lorsque l’économie échappe au contrôle institutionnel et devient accessible à des réseaux criminels ou à des groupes armés.
Dans certaines zones, ceux-ci n’ont pas besoin de devenir propriétaires d’une mine.
Ils peuvent imposer leur loi autour d’elle.
Le terroriste n’a pas besoin de posséder la mine
C’est probablement le point le plus important à comprendre.
Un groupe armé peut tirer profit d’une économie minière sans extraire lui-même le minerai.
Il peut taxer les exploitants.
Imposer des prélèvements.
Contrôler une route.
Extorquer les commerçants.
Imposer des droits de passage.
Contraindre certains acteurs à vendre dans des conditions déterminées.
Ou encore contrôler l’accès à une zone minière.
Cette distinction est essentielle parce qu’elle permet de comprendre la nature particulière d’une économie de guerre.
Le groupe armé ne produit pas nécessairement la richesse. Il peut chercher à contrôler celui qui la produit.
Les travaux de l’International Crisis Group ont notamment documenté, dans plusieurs contextes sahéliens, les mécanismes par lesquels des groupes armés et jihadistes cherchent à tirer des revenus de l’économie de l’orpaillage, notamment par la taxation et le contrôle territorial.
Le GAFI a également identifié l’exploitation aurifère artisanale comme une vulnérabilité dans les mécanismes de financement du terrorisme au Burkina Faso, au Mali et au Niger, en particulier dans le Liptako-Gourma. Son analyse décrit notamment des prélèvements imposés à des mineurs artisanaux par des groupes terroristes.
Il faut toutefois conserver une distinction fondamentale : l’existence d’une économie minière informelle ou d’un trafic d’or ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’un financement terroriste.
C’est précisément cette nuance qui doit empêcher toute généralisation.
Entre la pépite et la guerre, il existe une chaîne
Une erreur fréquente consiste à imaginer une relation directe entre l’or extrait d’un site et l’achat d’armes par un groupe armé.
Dans la réalité, la chaîne est plus complexe.
Il y a le site d’extraction.
Puis les collecteurs.
Les négociants.
Les transporteurs.
Les comptoirs.
Les frontières.
Les intermédiaires.
Les opérations de transformation ou de raffinage.
Et enfin les marchés où la valeur de l’or est convertie en argent ou en actifs.
C’est cette chaîne qu’il faut comprendre.
Une représentation simplifiée pourrait être :
site aurifère → prélèvement ou extorsion → collecte → négoce → transport → franchissement de frontière → commercialisation → conversion de la valeur → utilisation éventuelle à des fins criminelles ou terroristes.
Mais attention : ce schéma ne signifie pas que chaque acteur de la chaîne participe à un financement terroriste.
C’est justement l’enjeu du renseignement financier : identifier les maillons contaminés au lieu de criminaliser indistinctement toute une économie.
L’or possède cependant des caractéristiques qui rendent sa traçabilité particulièrement difficile : forte valeur rapportée au poids, facilité de transport, possibilité de transformation et existence de transactions informelles.
Autrement dit, le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir où l’or est extrait.
Il faut savoir où il va et qui bénéficie de sa valeur.
La mine n’est qu’un début
Une autre évolution du regard est nécessaire.
Il ne faut pas considérer un site minier comme un espace isolé.
Une économie extractive repose sur tout un environnement : routes, marchés, villages, fournisseurs, transporteurs, carburant, services, commerçants et réseaux financiers.
Une analyse d’ACLED publiée en juillet 2026 sur les violences liées aux activités minières au Burkina Faso, au Mali et au Niger souligne justement que les violences étudiées se produisent majoritairement en dehors des concessions minières elles-mêmes, notamment autour des routes, des localités, des sites artisanaux et des pôles commerciaux liés à l’économie extractive.
Cette observation est déterminante.
Contrôler une économie minière ne signifie pas nécessairement occuper physiquement la mine.
Le contrôle peut s’exercer sur les hommes, les marchandises, les itinéraires ou les marchés.
Voilà pourquoi la lutte contre le financement du terrorisme ne peut pas se limiter à la surveillance des sites d’extraction.
Il faut également regarder ce qui se passe autour.
Pourquoi l’or doit rester au centre de l’analyse
Les données d’ACLED montrent également la place particulière de l’or dans les violences associées aux activités minières au Burkina Faso, au Mali et au Niger : l’or représente l’immense majorité des événements recensés dans leur jeu de données, autour de 90 % selon leur analyse.
Cette donnée ne signifie évidemment pas que 90 % de ces violences constituent du financement terroriste.
Ce serait une extrapolation abusive.
Elle indique en revanche que l’or est de très loin la ressource minière la plus présente dans les événements de violence étudiés.
Cette différence entre corrélation et causalité est fondamentale.
Une zone aurifère peut être violente pour plusieurs raisons : compétition économique, rivalités locales, conflits fonciers, criminalité, présence de groupes armés ou contrôle d’itinéraires.
Il faut donc établir, cas par cas, ce qui relève du financement terroriste.
C’est précisément pourquoi l’or mérite une attention particulière des services de renseignement économique et financier.
Le manganèse : ne pas transformer une alerte en preuve
Le manganèse mérite également d’être surveillé, mais avec une prudence encore plus grande.
Dans les données étudiées par ACLED, il apparaît dans une proportion nettement inférieure à l’or, avec notamment des foyers de violence associés à des zones comme Tambao au Burkina Faso et Tassiga au Mali.
Mais cette présence ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que le manganèse constitue une source de financement terroriste comparable à l’or.
Ce serait aller au-delà des données.
La bonne conclusion est différente.
Toute ressource stratégique située dans un territoire disputé peut devenir un enjeu de pouvoir, de contrôle ou de prédation.
Cela concerne le manganèse comme d’autres minerais.
Mais chaque filière doit être étudiée selon ses propres mécanismes économiques, ses acteurs et son niveau réel d’exposition aux groupes armés.
Il faut donc élargir le regard sans diluer la preuve.
La vraie question n’est pas seulement « qui finance ? »
Elle est plus précise :
qui contrôle la rente ?
Lorsqu’un gramme d’or est extrait, qui l’achète ? Qui le collecte ? Qui le transporte ? Qui fixe le prix ? Qui contrôle la frontière ? Qui exporte ? Qui transforme ou raffine ? Qui reçoit le paiement ?
Et surtout : où se trouve le bénéficiaire final de la transaction ?
Ces questions peuvent sembler économiques.
Elles sont pourtant profondément sécuritaires.
Parce qu’un groupe armé qui parvient à transformer le contrôle d’un territoire en revenus réguliers acquiert une capacité supplémentaire à recruter, se déplacer, s’équiper et maintenir son implantation.
La question financière devient alors indissociable de la question militaire.
Le véritable angle mort : les circuits
Le débat public cherche souvent un commanditaire.
Le renseignement devrait chercher un circuit.
Ce n’est pas la même chose.
Si une puissance étrangère finance une organisation terroriste, il faut établir le flux :
qui verse, qui reçoit, par quel intermédiaire, quand, comment et pour quel usage ?
Si une organisation terroriste tire des revenus d’une économie aurifère, la même méthode doit s’appliquer :
qui prélève, qui collecte, qui transporte, qui commercialise, qui convertit la valeur et qui en bénéficie ?
La méthode doit être identique.
C’est à cette condition seulement que le débat peut sortir de la spéculation.
Car le risque du bouc émissaire est précisément de remplacer la démonstration par une explication immédiatement disponible.
Une puissance étrangère devient responsable de tout.
Les acteurs locaux disparaissent de l’équation.
Les intermédiaires deviennent invisibles.
Les circuits commerciaux ne sont plus interrogés.
Et l’on finit par expliquer une économie de guerre sans véritablement suivre son argent.
La souveraineté se mesure aussi à la traçabilité
La lutte contre le financement du terrorisme passe donc nécessairement par une meilleure maîtrise des ressources naturelles.
Cela implique de cartographier les sites.
Identifier les exploitants.
Formaliser progressivement l’exploitation artisanale.
Sécuriser les zones minières.
Surveiller les comptoirs.
Renforcer les contrôles douaniers.
Améliorer la traçabilité.
Croiser les données minières, douanières, commerciales et financières.
Identifier les bénéficiaires effectifs.
Et surtout, protéger les populations qui dépendent de l’orpaillage.
Car une politique de contrôle qui se contente de réprimer les mineurs sans s’attaquer aux réseaux situés plus haut dans la chaîne risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
L’objectif ne doit donc pas être de criminaliser une activité économique essentielle à des milliers de familles.
Il doit être de réduire la capacité des groupes armés et des réseaux criminels à capter sa valeur.
C’est une différence considérable.
Asphyxier la rente plutôt que seulement poursuivre les combattants
Une organisation armée a besoin d’hommes.
Mais elle a également besoin d’argent.
Pour recruter.
Pour se déplacer.
Pour acheter du carburant.
Pour entretenir ses équipements.
Pour communiquer.
Pour nourrir ses combattants.
Pour maintenir ses réseaux.
La neutralisation militaire reste donc une dimension essentielle de la lutte contre les groupes armés.
Mais elle ne règle pas nécessairement leur capacité à reconstituer leurs ressources.
Couper une source de revenus peut réduire la capacité de régénération d’une organisation armée.
C’est pourquoi la lutte contre le financement du terrorisme doit être considérée comme une composante à part entière de la stratégie sécuritaire.
Et dans le Sahel, l’économie extractive doit y occuper une place importante.
Le Sahel doit regarder sous ses pieds avant de regarder au-delà de ses frontières
Il ne s’agit pas d’exonérer les acteurs étrangers.
Il ne s’agit pas davantage de considérer que tous les financements du terrorisme sont locaux.
Les deux affirmations seraient aussi fragiles l’une que l’autre.
La question est méthodologique.
Commencer par ce que les faits permettent d’établir.
Lorsqu’un financement extérieur est soupçonné, documenter le financement extérieur.
Lorsqu’une ressource naturelle est exploitée par des réseaux criminels, documenter ces réseaux.
Lorsqu’un groupe armé impose une taxe sur un site minier, établir le montant, les bénéficiaires et les circuits.
Lorsqu’un or clandestin franchit une frontière, identifier les intermédiaires et les destinations.
Lorsqu’une transaction aboutit à un bénéficiaire final, remonter jusqu’à lui.
Cette approche ne choisit pas entre une explication interne et une explication externe.
Elle refuse simplement de remplacer la preuve par le récit.
Une pépite n’est pas une arme. Mais elle peut devenir une rente de guerre
C’est finalement là que se situe le paradoxe.
L’or est une richesse.
Pour un mineur, il peut représenter un revenu.
Pour une communauté, une activité économique.
Pour un État, une source de recettes.
Pour un investisseur, un actif.
Mais dans un territoire où l’État ne maîtrise plus suffisamment son espace, la même ressource peut devenir une rente de prédation pour un groupe armé.
Le minerai n’est donc pas le problème en lui-même.
Le problème est la capacité à contrôler sa valeur.
La souveraineté ne se résume pas à posséder des ressources dans le sous-sol.
Elle consiste aussi à savoir :
qui les extrait ; qui les achète ; par où elles passent ; qui les transforme ; qui encaisse ; et où finit l’argent.
C’est cette cartographie qu’il faut construire.
Avant de chercher une main invisible au-delà des frontières, regardons les mains bien visibles qui interviennent dans la chaîne.
Avant de désigner un financier, suivons le financement.
Avant de transformer une suspicion en accusation, établissons le circuit.
Parce qu’au Sahel, la lutte contre le terrorisme ne se gagnera pas uniquement sur le terrain militaire.
Elle se jouera aussi dans les comptoirs, sur les routes, aux frontières, dans les transactions et dans les registres.
Et parfois, elle commencera là où personne ne pense spontanément à chercher une guerre :
dans une pépite d’or.
Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon »
