TRIBUNE | Par Thomas René pour Globe Infos
« Le monde décrypté depuis le Gabon »
L’arrivée de Yango au Gabon pourrait changer les habitudes de transport à Libreville. Sur le papier, difficile de bouder la promesse : une application, des courses géolocalisées, des tarifs affichés et une mise en relation rapide entre passagers et conducteurs.
La modernité tient désormais dans un smartphone.
Pourtant, il serait dangereux de confondre innovation technologique et progrès automatique.
Car derrière l’écran, il y a des chauffeurs. Derrière les chauffeurs, des familles. Derrière les tarifs attractifs, des charges. Et derrière chaque course, des questions de responsabilité, de fiscalité, de sécurité et de régulation.
Surtout, Yango n’arrive pas sur un continent vierge de toute expérience.
Le Bénin a déjà connu une suspension de ses activités avant leur reprise. De son côté, la Côte d’Ivoire offre plusieurs années de recul sur le développement des VTC et les tensions économiques susceptibles d’accompagner ce modèle.
Dès lors, pourquoi Libreville devrait-elle avancer les yeux fermés ?
Il ne s’agit pas de condamner Yango. Il s’agit plutôt d’éviter que le Gabon ne découvre demain les problèmes que ses voisins ont déjà commencé à documenter.
Libreville ne doit pas courir derrière l’application
L’erreur serait de regarder Yango comme une simple nouvelle entreprise commerciale.
En réalité, une plateforme de VTC ne vend pas seulement une course. Elle modifie progressivement les comportements des usagers, les rapports entre conducteurs, taxis et plateformes, les niveaux de prix et, à terme, l’organisation même de la mobilité urbaine.
Une application peut s’installer en quelques jours. En revanche, un marché peut mettre des années à se remettre d’une mauvaise régulation.
Les autorités gabonaises doivent donc poser les questions qui fâchent avant que la plateforme ne devienne incontournable.
Quel sera exactement le statut des conducteurs ? Quelles autorisations devront-ils détenir ? Quelles assurances couvriront les passagers ? Qui répondra juridiquement en cas d’accident ? Comment seront traitées les données des utilisateurs ?
Par ailleurs, quelles règles fiscales s’appliqueront ? Quel niveau de commission la plateforme prélèvera-t-elle ? Quelles garanties auront les chauffeurs dont les comptes seront suspendus ou désactivés ?
Surtout, quelles règles permettront d’éviter que les taxis traditionnels ne soient progressivement écrasés par un modèle économique dont ils ne maîtrisent ni les algorithmes ni les conditions tarifaires ?
Ce sont des questions basiques. Pourtant, ce sont précisément celles que l’on regrette généralement de ne pas avoir posées avant la crise.
Le Bénin : un avertissement pour Libreville
Le précédent béninois mérite, à ce titre, une attention particulière.
Yango y avait lancé ses activités en août 2024. Quelques mois plus tard, les autorités ont suspendu la plateforme. Elle a finalement repris ses opérations le 18 mars 2025.
Cette chronologie devrait suffire à faire réfléchir.
Elle rappelle surtout une réalité : l’implantation d’une plateforme internationale ne peut pas se résumer au déploiement d’une application. Elle suppose un dialogue clair avec les autorités et une compréhension précise du cadre réglementaire local.
Ainsi, le problème n’est pas de savoir si Yango est une bonne ou une mauvaise entreprise.
La vraie question consiste à déterminer si le Gabon est suffisamment préparé pour accueillir ce type d’acteur.
Lorsqu’une plateforme commence à recruter des conducteurs et à fidéliser des usagers, le rapport de force évolue. Au début, l’État fixe les règles. Plus tard, il peut se retrouver à négocier avec un marché déjà structuré autour de la plateforme.
Pourquoi attendre d’en arriver là ?
Le Gabon peut apprendre du Bénin sans reproduire son parcours. Ce serait tout de même un luxe absurde que de payer soi-même pour une leçon déjà dispensée ailleurs.
Côte d’Ivoire : derrière le prix affiché, le revenu du chauffeur
La Côte d’Ivoire apporte une autre pièce au dossier.
Yango y évolue depuis plusieurs années dans un marché des VTC beaucoup plus développé que celui du Gabon. Cette expérience permet d’observer ce qui se passe lorsque la promesse de mobilité bon marché rencontre la réalité économique du conducteur.
Des publications de la presse ivoirienne ont notamment mis en lumière les difficultés rencontrées par certains chauffeurs dans l’écosystème des VTC : poids des charges, précarité économique, rôle des intermédiaires et pression sur les revenus.
Il faut néanmoins distinguer les difficultés propres à certains chauffeurs ou à certaines pratiques de marché des responsabilités éventuelles d’une plateforme.
Ces expériences constituent malgré tout un signal utile pour les pouvoirs publics gabonais.
Car le passager regarde généralement son téléphone.
Il voit : « Course : 2 500 FCFA. »
Le chauffeur, lui, effectue un autre calcul.
Carburant, Entretien, Pneus, Assurance, Amortissement du véhicule, Temps d’attente, Commission, Charges diverses.
Finalement, c’est le revenu réellement disponible qui compte.
Pas uniquement le prix affiché au passager.
Une course bon marché peut cacher une équation très chère
Soyons clairs : le consommateur aime les prix bas. Et c’est parfaitement compréhensible.
Cependant, un tarif attractif n’est durable que si l’ensemble du système économique reste viable.
Sinon, quelqu’un paie la différence.
Dans certains modèles, ce « quelqu’un » finit par être le chauffeur.
Si les tarifs baissent fortement sous l’effet de la concurrence, le conducteur peut être tenté de travailler davantage pour maintenir son revenu. Il peut aussi repousser l’entretien de son véhicule ou accepter des amplitudes horaires excessives.
À terme, lorsque la rentabilité disparaît, la sécurité peut entrer dans l’équation.
Un chauffeur qui travaille douze heures pour gagner ce qu’il gagnait auparavant en huit heures ne constitue donc pas un simple détail statistique. Il représente un signal d’alerte.
Le Gabon doit, dès lors, suivre le revenu net des conducteurs.
Cette donnée devrait même faire partie des indicateurs officiels du marché.
L’État doit regarder sous le capot
Voilà où se situe la responsabilité des pouvoirs publics.
Il ne s’agit ni d’interdire Yango, ni de lui faire un procès avant même qu’elle ait fait ses preuves.
Pour autant, il ne faut surtout pas tomber dans l’autre excès : accueillir une plateforme étrangère avec l’enthousiasme naïf réservé aux grandes promesses technologiques.
L’État doit regarder sous le capot.
Combien prélève réellement la plateforme ? Comment évoluent les commissions ? Quels contrats signent les conducteurs ? Quel rôle jouent les intermédiaires ? Comment fonctionne la désactivation d’un compte ? Quel recours possède un chauffeur sanctionné ? Quel recours possède un passager ?
De même, qui assume la responsabilité lorsqu’un incident survient ? Quelles obligations fiscales pèsent sur les différents acteurs ?
Ce ne sont pas des questions hostiles.
C’est simplement le travail d’un État.
Le taxi traditionnel ne doit pas devenir la victime collatérale
Il existe un autre sujet que Libreville aurait tort de sous-estimer : le taxi traditionnel.
Celui-ci transporte chaque jour des milliers de Gabonais. Il fait vivre des familles et représente une composante importante de l’économie du transport urbain.
Alors, pourquoi faudrait-il opposer systématiquement le taxi à la technologie ?
La vraie question devrait plutôt être : comment moderniser tout le secteur ?
Pourquoi ne pas permettre aux taxis traditionnels qui le souhaitent d’accéder eux aussi aux outils numériques ?
Pourquoi ne pas favoriser leur digitalisation ?
Pourquoi ne pas instaurer des standards communs de sécurité, d’assurance et de qualité ?
En définitive, pourquoi la concurrence devrait-elle se transformer en guerre de survie ?
Le Gabon aurait tout intérêt à éviter ce scénario.
La modernisation ne devrait pas signifier : les nouveaux gagnent, les anciens disparaissent.
Elle devrait plutôt signifier : tout le secteur monte en gamme.
Le Gabon peut encore mettre les règles avant les dégâts
Yango est encore en phase d’installation.
C’est précisément maintenant qu’il faut agir.
Les autorités disposent d’une fenêtre de tir. Elles peuvent encore organiser le marché avant que les habitudes des consommateurs et les intérêts économiques des différents acteurs ne deviennent trop difficiles à déplacer.
À cette fin, un mécanisme permanent de suivi pourrait réunir l’administration, les plateformes, les chauffeurs, les taxis traditionnels et les représentants des usagers.
Quelques indicateurs devraient notamment être suivis de près :
- les tarifs pratiqués ;
- les commissions ;
- le revenu net des chauffeurs ;
- les conditions contractuelles ;
- les plaintes des usagers ;
- les accidents et incidents ;
- les suspensions de comptes ;
- les obligations fiscales ;
- l’évolution du secteur traditionnel du taxi.
En effet, ce qui est mesuré peut être corrigé. À l’inverse, ce qui n’est pas mesuré finit souvent par exploser au visage des autorités.
Yango aussi doit accepter les questions qui dérangent
La responsabilité ne repose toutefois pas uniquement sur Libreville.
Yango connaît désormais suffisamment bien le marché africain pour savoir qu’une implantation durable ne dépend pas seulement de la qualité de son application.
Elle dépend également de la confiance.
Confiance des autorités.
Confiance des chauffeurs.
Confiance des passagers.
Confiance des partenaires.
Or, cette confiance ne se décrète pas.
Elle se construit par la transparence.
La plateforme doit donc pouvoir expliquer clairement son modèle économique, ses commissions, ses relations avec les conducteurs et les mécanismes de recours.
Elle doit surtout démontrer que les difficultés observées sur certains marchés ne constituent pas une fatalité.
Ni procès d’intention, ni tapis rouge
Deux attitudes seraient mauvaises.
La première consisterait à présenter Yango comme une menace simplement parce qu’il s’agit d’un acteur international.
La seconde serait encore plus naïve : considérer qu’une application étrangère représente automatiquement le progrès.
Non.
Le Gabon doit choisir une troisième voie.
L’ouverture, mais avec des garde-fous.
L’innovation, oui.
La concurrence, oui.
La digitalisation, oui.
Mais pas au prix de la sécurité des passagers.
Pas au prix de l’équilibre économique des chauffeurs.
Pas au prix de la survie du taxi traditionnel.
Et certainement pas au prix de la capacité de l’État à réguler son propre marché.
Libreville n’a aucune raison de découvrir la crise par surprise
Le Bénin a connu une suspension avant la reprise de Yango.
La Côte d’Ivoire offre, quant à elle, plusieurs années d’expérience sur le développement des VTC et les difficultés économiques qui peuvent accompagner leur expansion.
Le Gabon possède donc quelque chose de précieux : le recul des autres.
Il peut observer.
Comparer.
Encadrer.
Corriger avant même que les problèmes apparaissent.
Pourquoi attendre que les chauffeurs protestent ?
Pourquoi attendre que les taxis descendent dans la rue ?
Pourquoi attendre une vague de plaintes de consommateurs ou une bataille fiscale et réglementaire ?
Une bonne régulation ne court pas derrière les problèmes. Elle leur coupe la route.
Le Gabon doit écrire son propre scénario
L’arrivée de Yango peut constituer une véritable opportunité pour Libreville.
La plateforme peut contribuer à moderniser les déplacements urbains, stimuler la concurrence, améliorer la traçabilité des courses et offrir davantage de choix aux usagers.
Mais cette opportunité ne doit pas devenir un chèque en blanc.
Le Gabon doit accueillir l’innovation sans abandonner sa vigilance.
Le Bénin rappelle que la réglementation peut finir par rattraper une plateforme. La Côte d’Ivoire montre, de son côté, que la modernisation numérique ne fait pas disparaître les réalités économiques des chauffeurs.
Libreville peut éviter ces écueils.
À une condition : ne pas attendre que les problèmes deviennent gabonais pour commencer à les traiter.
Yango peut réussir au Gabon.
Mais cette réussite ne doit pas être uniquement celle de Yango.
Elle doit être celle du passager qui bénéficie d’un service sûr et accessible.
Celle du chauffeur qui peut réellement vivre de son activité.
Celle du taxi traditionnel qui peut se moderniser au lieu d’être marginalisé.
Celle de l’État qui conserve la maîtrise de son marché.
Et celle d’un Gabon capable d’accueillir les innovations étrangères sans abandonner ses propres intérêts.
Libreville ne doit donc ni fermer la porte à Yango, ni lui dérouler un tapis rouge.
Elle doit ouvrir la porte avec des règles.
Des règles claires.
Des contrôles.
Des garanties.
De la transparence.
Car derrière l’application, il y a un marché.
Derrière le marché, des travailleurs.
Derrière chaque course, un usager.
Et derrière tout cela, une responsabilité publique.
L’algorithme peut organiser la course.
Il ne doit jamais écrire seul les règles du jeu.
Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »
