Par Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon »
Libreville, le 29 juillet 2026. À Yaoundé, la nouvelle est tombée comme une gifle diplomatique. Le 26 juillet 2026, l’État camerounais apprend qu’il doit verser 616 millions de dollars à Sundance Resources. La junior minière est australienne. La somme équivaut à environ 355 milliards de FCFA. Mais dans les couloirs feutrés de la finance londonienne, cette même sentence a des allures de bonne nouvelle. Une petite société minière a tenu tête à un État souverain pendant près de six ans. Derrière elle se cache un acteur que le grand public ignore presque toujours. Il s’agit de Burford Capital, un poids lourd mondial du financement de contentieux.
Cameroun-Sundance, un contentieux vieux de six ans
Tout commence en 2012. Le Cameroun signe une convention minière avec Cam Iron, filiale locale de Sundance Resources. L’objectif est de développer le gisement de fer de Mbalam-Nabeba, à cheval sur la frontière avec le Congo-Brazzaville. Le projet promet trois volets ambitieux : l’extraction du minerai, la construction d’une voie ferrée de plus de 500 kilomètres et un terminal portuaire.
Mais l’affaire tourne court. Yaoundé retire finalement le développement du site à Sundance. Il le confie à des partenaires chinois. Selon le tribunal arbitral, cette décision viole une ordonnance d’urgence de la CCI datant de mars 2022. Ce texte interdisait justement toute attribution du permis à un tiers pendant la procédure.
Saisie depuis 2021, la Cour internationale d’arbitrage de la Chambre de commerce internationale (CCI) de Paris a notifié sa sentence le 23 juillet 2026. Le verdict est sans appel sur le principe : le Cameroun a bien manqué à ses engagements contractuels. Sur le montant, en revanche, la déconvenue camerounaise est à nuancer. Sundance réclamait initialement près de 3 400 milliards de FCFA de dommages et intérêts. Les arbitres n’en ont retenu que 355 milliards. Au final, plus de 93 % de ses prétentions financières sont restées lettre morte. Le Cameroun a d’ores et déjà annoncé vouloir engager une procédure en annulation.
Responsabilité et montant : deux logiques distinctes
Ce contraste entre un rejet massif du montant réclamé et une défaite totale sur le fond mérite d’être expliqué. Il prête souvent à confusion. En arbitrage international, la responsabilité et le montant des dommages s’apprécient en réalité sur deux plans distincts.
Sur la responsabilité, la décision est binaire. Soit le tribunal reconnaît la faute de l’État, soit il déboute intégralement le plaignant. C’est ce qui s’est produit face au Congo-Brazzaville en janvier 2026. Le Cameroun, sur ce terrain, perd sans appel.
Le montant, lui, s’apprécie différemment. Les arbitres examinent séparément chaque poste de préjudice invoqué. Sundance avait inclus dans sa demande initiale des projections de bénéfices futurs jugées trop spéculatives. Le projet n’avait en effet jamais été mis en exploitation. Ce rejet massif ne remet donc pas en cause la victoire de Sundance sur le principe. Il traduit plutôt une correction classique d’une réclamation jugée excessive, une pratique courante devant les tribunaux arbitraux internationaux.
Burford Capital, le financeur invisible
C’est là qu’entre en scène un nom encore peu documenté dans la presse francophone : Burford Capital. Depuis 2021, ce groupe finance le contentieux de Sundance par l’intermédiaire de sa filiale Burford Asia Investments. C’est ce que rapportent Investir au Cameroun et Financial Afrik. Le mécanisme est connu sous le nom de « litigation funding », ou financement de contentieux. Il consiste à avancer les honoraires d’avocats et les frais de procédure d’un plaignant, sans recours en cas d’échec. En contrepartie, le financeur touche une part convenue des indemnités obtenues en cas de victoire.
Selon un communiqué publié sur son propre site le 24 juillet 2026, Burford a précisé l’ampleur de son intérêt dans l’affaire. Le groupe a communiqué avant même que Sundance ne rende l’information publique. Si la sentence camerounaise était intégralement exécutée, son droit à encaissement dépasserait 250 millions de dollars australiens. Cela représente plus de 100 milliards de FCFA aux cours du 24 juillet 2026. Soit plus du quart des indemnités attribuées à Sundance et à sa filiale Cam Iron.
Le groupe britannique a toutefois pris soin d’entourer cette annonce de nombreuses réserves. Le prononcé d’une sentence arbitrale ne constitue en rien un encaissement effectif. Burford évoque lui-même plusieurs risques : annulation, procédures d’exequatur laborieuses, règlement négocié à la baisse, voire perte totale. Le montant définitif dépendra aussi des clauses de l’accord de financement, restées confidentielles, ainsi que des frais et taxes applicables.
Une classe d’actifs qui prospère sur les différends africains
L’affaire Mbalam illustre un phénomène plus large. Le grand public africain francophone le connaît encore mal : la montée en puissance du financement de contentieux comme véritable classe d’actifs financiers. Ce modèle bouleverse l’équilibre traditionnel entre investisseurs et États hôtes. Une junior minière fragilisée, parfois au bord de la liquidation, peut désormais affronter un État souverain devant un tribunal arbitral international. Elle le fait grâce à l’appui d’un fonds spécialisé, sans en supporter seule le coût.
Pour les gouvernements africains, la donne change en profondeur. La faiblesse financière apparente d’un plaignant ne constitue plus un rempart dissuasif. Les sentences défavorables aux États se multiplient sur le continent. Le Cameroun rejoint ainsi une liste déjà fournie de pays sanctionnés par l’arbitrage international.
Le précédent voisin est d’ailleurs instructif. Selon Investir au Cameroun, un autre tribunal CCI a tranché une procédure quasiment jumelle. Elle portait sur le même gisement et mobilisait les mêmes avocats. Ce tribunal avait débouté Sundance face au Congo-Brazzaville en janvier 2026. Preuve que l’issue de ce type de contentieux reste incertaine, y compris pour les financeurs.
Quelles suites pour Yaoundé ?
Sur le terrain juridique, la partie est loin d’être terminée. À défaut de règlement volontaire, Sundance devra d’abord obtenir une ordonnance d’exequatur pour recouvrer sa créance. Elle devra ensuite composer avec les immunités souveraines. Celles-ci protègent traditionnellement les biens diplomatiques, consulaires et militaires d’un État. D’éventuelles saisies d’actifs camerounais à l’étranger se limiteraient vraisemblablement à des biens commerciaux liés au litige.
Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse le seul montant de la condamnation. La crédibilité du pays auprès des investisseurs internationaux se trouve elle aussi engagée. Le risque pays pèse déjà lourdement sur l’attractivité du secteur minier. Reste que la procédure en annulation annoncée par Yaoundé pourrait encore redistribuer les cartes. Elle pourrait aussi repousser, une fois de plus, l’épilogue d’un feuilleton judiciaire vieux de près d’une décennie.
Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon »
