Libreville le 30 septembre 2026. À l’ONU, Sergueï Lavrov estime que « le moment est venu » de garantir l’établissement d’un État palestinien. Derrière cette déclaration russe, une question dépasse désormais les effets de tribune : la communauté internationale dispose-t-elle encore du temps nécessaire pour rendre possible la solution à deux États ?
Il y a des phrases diplomatiques qui disparaissent dans le vacarme d’une Assemblée générale des Nations unies. Et puis il y a celles qui obligent à regarder le calendrier.
Le 26 septembre 2026, à New York, Sergueï Lavrov a choisi les siennes. À la tribune de l’ONU, le ministre russe des Affaires étrangères a estimé que le moment était venu d’assurer l’établissement d’un État palestinien, conformément aux résolutions pertinentes des Nations unies et au cadre international de règlement du conflit. Sa déclaration s’inscrit dans la position russe de longue date en faveur d’une solution à deux États.
Ce n’est donc pas la naissance d’une nouvelle doctrine russe. Encore moins l’annonce par Moscou de la création d’un État palestinien.
Mais il serait imprudent de réduire cette déclaration à une formule diplomatique supplémentaire.
Car derrière les mots de Lavrov se trouve une réalité devenue difficile à ignorer : la question palestinienne n’est plus seulement celle de la reconnaissance d’un État. Elle est aussi celle de savoir si les conditions permettant encore son existence sont en train de disparaître.
C’est là que le propos russe prend une autre dimension.
Le problème n’est plus seulement de reconnaître, mais de rendre possible
Depuis des décennies, la solution à deux États constitue l’horizon officiellement défendu par une grande partie de la communauté internationale : Israël et un État palestinien vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité, sur la base du droit international et des résolutions des Nations unies.
Le principe est connu.
Le problème, désormais, est sa traduction géographique et politique.
Le 22 septembre, quelques jours avant l’intervention de Lavrov, António Guterres avait lancé devant une réunion de haut niveau consacrée à la solution à deux États un avertissement autrement plus préoccupant. Selon le secrétaire général de l’ONU, les conditions nécessaires à l’existence d’un État palestinien indépendant, démocratique, viable, souverain et territorialement contigu sont progressivement effacées.
Il citait notamment l’expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie, les violences de colons, les démolitions, les expulsions et les saisies de terres. Il alertait également sur le projet E1, dont la mise en œuvre, selon lui, compromettrait gravement la continuité territoriale indispensable à un futur État palestinien.
Le mot employé par Guterres mérite qu’on s’y arrête : le temps manque.
Voilà peut-être le véritable sujet.
Pendant des années, la diplomatie internationale a répété que la solution à deux États demeurait possible. Mais une possibilité politique ne survit pas uniquement grâce aux déclarations qui la proclament. Elle a besoin d’un territoire cohérent, d’institutions capables de gouverner, d’une économie viable et d’un processus politique susceptible de produire un accord.
Sinon, la diplomatie risque de continuer à défendre une solution dont les conditions matérielles se réduisent.
Gaza et la Cisjordanie : l’équation impossible sans continuité
Le dernier rapport du Bureau du Coordonnateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, publié le 24 septembre, renforce cette inquiétude.
L’ONU y décrit une situation dans laquelle l’expansion des colonies, les violences de colons, les déplacements et les restrictions de circulation continuent de fragiliser les perspectives d’un État palestinien viable et contigu. Le rapport souligne également la fragilité financière et institutionnelle de l’Autorité palestinienne.
Il insiste surtout sur un point : Gaza et la Cisjordanie doivent pouvoir être réunifiées politiquement, économiquement et administrativement sous une autorité palestinienne légitime, condition présentée comme essentielle à toute perspective crédible d’autodétermination et de solution à deux États.
Cette réalité impose de sortir des slogans.
Reconnaître la Palestine est une décision diplomatique.
Construire un État palestinien fonctionnel est une entreprise autrement plus complexe.
Il faut des institutions. Des frontières négociées ou reconnues. Une continuité territoriale. Une administration. Des ressources. Une sécurité. Une économie. Une légitimité politique. Et, surtout, un règlement permettant à deux peuples de vivre dans des États reconnus et sécurisés.
Aucun communiqué ne suffit à produire cela.
La Russie peut-elle transformer sa parole en influence ?
C’est ici que commence une autre question, moins spectaculaire mais beaucoup plus intéressante.
Moscou peut défendre le principe d’un État palestinien. Elle peut porter cette position au Conseil de sécurité, dialoguer avec différents acteurs et utiliser son poids diplomatique.
Mais la Russie ne peut pas, à elle seule, créer cet État.
Elle ne peut pas régler le statut de Jérusalem. Elle ne peut pas décider du tracé des frontières. Elle ne peut pas unifier politiquement Gaza et la Cisjordanie. Elle ne peut pas résoudre seule la question des colonies ni garantir les arrangements de sécurité entre Israéliens et Palestiniens.
La portée réelle de la déclaration de Lavrov dépendra donc moins de sa force rhétorique que de la capacité de Moscou et des autres puissances à transformer cette position en action diplomatique concrète.
C’est précisément le piège des grandes déclarations internationales : elles peuvent être historiquement fortes et politiquement impuissantes.
Le même État palestinien, mais deux impératifs de sécurité
Il serait également réducteur de présenter le débat comme une opposition entre les droits des Palestiniens et la sécurité d’Israël.
Dans son intervention, Lavrov établit lui-même ce lien : selon la position russe exposée à l’ONU, l’absence de règlement de la question palestinienne ne permettrait pas non plus de garantir durablement la sécurité d’Israël.
Cette articulation mérite d’être prise au sérieux.
La création d’un État palestinien n’est pas uniquement présentée par ses défenseurs comme une réponse à une revendication nationale palestinienne. Elle est également intégrée, dans le cadre diplomatique international, à une architecture plus large de sécurité régionale.
C’est précisément ce que rappelle l’ONU : l’objectif demeure celui de deux États indépendants et souverains vivant côte à côte en paix et en sécurité, sur la base des lignes d’avant 1967, avec Jérusalem comme capitale des deux États.
Le problème n’est donc pas l’absence de modèle diplomatique.
Le modèle existe.
Ce qui manque, c’est la capacité collective à le faire passer du papier au terrain.
Et si le temps devenait le véritable adversaire ?
C’est peut-être ici que la déclaration de Lavrov prend toute sa portée.
Le monde a longtemps traité la question palestinienne comme un conflit auquel il faudrait finir par trouver une solution.
Or un conflit peut durer.
Un territoire, lui, peut être transformé.
Des populations peuvent être déplacées. Des implantations peuvent se développer. Des institutions peuvent s’affaiblir. Une économie peut s’effondrer. Des fractures politiques peuvent devenir structurelles.
À mesure que ces réalités s’installent, une solution théorique peut devenir plus difficile à mettre en œuvre.
Plus le monde affirme que la solution à deux États demeure possible, plus il doit démontrer qu’elle l’est encore matériellement.
C’est là que réside la véritable interpellation.
La déclaration russe n’annonce pas la naissance prochaine de la Palestine. Elle ne règle aucune des questions qui opposent Israéliens et Palestiniens. Elle ne remplace pas les négociations et ne transforme pas les rapports de force sur le terrain.
Mais elle intervient au moment où une partie de la communauté internationale formule le même avertissement sous des formes différentes : la fenêtre politique se rétrécit.
Et lorsque la fenêtre se referme, les résolutions ne suffisent plus toujours à la rouvrir.
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir quand la Palestine aura son État.
Elle est devenue plus urgente.
Que reste-t-il à faire pour que cet État soit encore possible ?
Thomas René pour Globe Infos » le monde décrypté depuis le Gabon »
