À travers une formation de deux ans entièrement prise en charge, l’UM6P, l’INP-HB et OCP Africa veulent faire émerger une nouvelle génération de spécialistes capables de mettre le numérique, la donnée et l’innovation technologique au service des agricultures africaines. Première promotion : 50 étudiants à Yamoussoukro, à partir d’octobre 2026.
Par Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »
À Yamoussoukro, la terre et le numérique s’apprêtent à se rencontrer dans une même salle de classe.
À partir d’octobre 2026, la Digital Farming School (DFS) accueillera sa première promotion en Côte d’Ivoire. Portée par l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et l’Institut National Polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INP-HB), avec le soutien d’OCP Africa, cette nouvelle école veut répondre à un besoin appelé à devenir stratégique : disposer de compétences capables de faire passer les technologies agricoles du laboratoire au terrain.
Pour cette première rentrée, 50 jeunes seront retenus pour deux années de formation entièrement prises en charge. Le dispositif s’adresse aux 18-35 ans titulaires au minimum d’un Bac+2 et résidant en Côte d’Ivoire. Aucun diplôme d’ingénieur n’est exigé.
L’ambition dépasse toutefois le seul cadre d’une nouvelle formation.
La DFS entend participer à l’émergence d’une génération de talents capables de comprendre à la fois les réalités agricoles et les outils numériques qui peuvent les accompagner. Une articulation devenue essentielle à mesure que drones, capteurs, données, intelligence artificielle, objets connectés et systèmes d’information géographique investissent progressivement le secteur agricole.
Quand le numérique rencontre la réalité des champs
L’agriculture africaine entre dans une période où la technologie peut modifier profondément les méthodes de production, de suivi et de décision.
Le numérique permet déjà d’imaginer une agriculture davantage pilotée par la donnée : observation des cultures, collecte d’informations sur les parcelles, suivi des conditions de production, analyse des rendements, automatisation de certaines opérations ou encore aide à la décision.
Mais une technologie ne produit pas automatiquement de l’impact.
Entre un capteur et une exploitation, entre un drone et une parcelle, entre une masse de données et une décision agricole, il faut des femmes et des hommes capables de comprendre le problème, de choisir l’outil approprié et de construire une réponse adaptée.
C’est précisément sur ce terrain que la Digital Farming School entend se positionner.
Le projet ne consiste pas simplement à former des informaticiens auxquels on ajouterait quelques notions d’agriculture. Il s’agit au contraire de rapprocher plusieurs disciplines afin de former des profils capables de comprendre les contraintes du secteur agricole et d’y apporter des réponses technologiques.
Cette approche constitue l’une des caractéristiques fortes de la DFS : faire du numérique un outil au service de l’agriculture, et non une finalité isolée.
Une formation pensée pour apprendre autrement
Le programme repose sur une pédagogie active et immersive articulée autour de plusieurs principes : Peer Learning, Learning by Farming et fusion disciplinaire.
Autrement dit : apprendre avec les autres, apprendre sur le terrain et croiser les compétences.
La ferme-école occupe ainsi une place importante dans le dispositif. Les apprenants ne sont pas uniquement appelés à écouter des cours ou à mémoriser des connaissances. Ils doivent expérimenter, collecter des données, travailler sur des projets et confronter leurs acquis aux réalités agricoles.
Cette philosophie est résumée par la logique du « Learning by Doing » : apprendre en faisant.
Le programme officiel prévoit notamment, dès la première année, 840 heures consacrées au développement web et mobile, auxquelles s’ajoutent l’agronomie, les mathématiques et l’algorithmique, les systèmes d’information géographique et la télédétection, l’électronique, la conception 3D, les compétences transversales et l’entrepreneuriat. Les étudiants travaillent également sur des projets encadrés en ferme expérimentale.
La deuxième année ouvre ensuite sur une spécialisation plus professionnalisante, avec notamment les parcours de concepteur-développeur d’applications spécialisé en Agritech et de spécialiste IoT/Agritech, complétés par des ateliers, du mentorat et des immersions auprès d’entreprises du secteur.
Le choix pédagogique est loin d’être anodin.
Il répond à une réalité simple : les solutions agricoles numériques doivent fonctionner dans le monde réel.
De l’agronomie au code, un profil hybride
La force potentielle de la DFS réside précisément dans cette hybridation.
Le futur spécialiste Agritech devra comprendre les logiques du développement numérique, mais aussi les contraintes d’une exploitation agricole. Il devra pouvoir dialoguer avec un agronome, un développeur, un entrepreneur, un producteur ou une entreprise agro-industrielle.
Cette transversalité ouvre plusieurs perspectives professionnelles.
Le programme identifie notamment des profils de développeurs web et mobile spécialisés en Agritech, de concepteurs de prototypes et de produits minimum viables, de spécialistes de la collecte et de l’analyse des données, de développeurs dans les domaines de l’intelligence artificielle et de l’IoT, mais aussi d’entrepreneurs en innovation agricole et de techniciens à forte composante terrain.
C’est une évolution importante dans la manière de penser les métiers agricoles.
L’agriculture de demain aura besoin de compétences agronomiques. Elle aura aussi besoin de compétences numériques capables de s’intégrer à cette chaîne de valeur.
La DFS se situe précisément à cette intersection.
Yamoussoukro, un choix qui donne du sens au projet
Le choix de Yamoussoukro renforce cette orientation.
Installée au sein du Technopole de l’INP-HB, la Digital Farming School évolue dans un environnement déjà consacré à la formation scientifique, technologique et à l’innovation.
La complémentarité entre les partenaires constitue également un élément central du projet.
L’INP-HB apporte son environnement académique et scientifique ivoirien. L’UM6P apporte son expérience dans les domaines de l’innovation, de la recherche et de l’agriculture. OCP Africa contribue à l’ancrage du projet dans les enjeux agricoles du continent.
Cette convergence donne à la DFS une vocation qui dépasse la simple création d’un nouveau cursus.
L’enjeu est de créer un environnement dans lequel la formation, l’expérimentation, l’innovation et l’entrepreneuriat peuvent se nourrir mutuellement.
Le ministère ivoirien de l’Agriculture a d’ailleurs salué le projet comme une initiative pionnière en Afrique de l’Ouest et comme un modèle contribuant à la modernisation de l’agriculture par les outils numériques.
Une école gratuite, mais une sélection exigeante
L’autre particularité de cette première promotion tient à l’accessibilité financière.
Les deux années de formation sont entièrement prises en charge pour les étudiants retenus. Dans un domaine où les formations technologiques spécialisées peuvent représenter un investissement important pour les familles, cette disposition permet de lever une barrière majeure à l’accès aux compétences.
Mais la gratuité ne signifie pas absence d’exigence.
Les candidats sont sélectionnés sur la base de leurs compétences, de leur motivation et de leur capacité d’adaptation à un environnement pédagogique innovant.
La première promotion sera ainsi volontairement limitée.
Cinquante étudiants pour commencer.
Cinquante parcours appelés à constituer une première génération de spécialistes formés à l’intersection de l’agriculture et du numérique.
L’enjeu ne sera pas seulement de former, mais de faire émerger des solutions
C’est probablement ici que se trouve l’une des dimensions les plus intéressantes de la DFS.
Une école d’Agritech ne peut pas se limiter à produire des diplômés. Elle doit également favoriser l’émergence de solutions.
Le fablab, les projets de terrain, la ferme-école, le mentorat et la dimension entrepreneuriale du programme créent précisément cet environnement.
Un étudiant peut ainsi partir d’un problème observé sur le terrain, identifier une réponse technologique, construire un prototype puis réfléchir à son utilisation et à son modèle économique.
Cette logique rapproche la formation de l’entreprise.
Elle peut également favoriser l’émergence de jeunes entrepreneurs capables de créer des services agricoles numériques, des plateformes, des outils d’aide à la décision, des solutions de suivi des exploitations ou encore des applications adaptées aux besoins des producteurs et des coopératives.
L’objectif n’est donc plus seulement de transmettre des connaissances.
Il est de transformer ces connaissances en capacités d’action.
Une première promotion pour une ambition africaine
Avec 50 étudiants pour sa première promotion, la DFS commence à une échelle volontairement maîtrisée.
Mais son ambition affichée est plus large.
L’école entend contribuer à former une nouvelle génération de talents Agritech capables d’accompagner la transformation numérique de l’agriculture en Côte d’Ivoire et, plus largement, en Afrique. Le site officiel de la DFS présente d’ailleurs l’établissement comme une communauté panafricaine tournée vers l’avenir.
Cette dimension compte.
Le continent ne manque pas de défis agricoles. Il dispose également d’une jeunesse importante, d’un écosystème technologique en développement et d’un nombre croissant d’initiatives entrepreneuriales.
L’enjeu consiste désormais à rapprocher ces dynamiques.
Former localement des compétences capables de concevoir, déployer et adapter les technologies agricoles contribue à cette montée en puissance.
Il ne s’agit plus seulement d’importer des outils.
Il s’agit aussi de disposer des femmes et des hommes capables de les comprendre, de les adapter aux réalités africaines et, demain, d’en concevoir de nouveaux.
Le pari de Yamoussoukro
La Digital Farming School arrive ainsi à la rencontre de deux transformations qui avancent désormais de concert : celle de l’agriculture et celle du numérique.
Sa singularité tient à la volonté de ne pas opposer ces deux univers.
À la DFS, l’agronomie rencontre le code. La ferme rencontre le laboratoire. La donnée rencontre le terrain. L’innovation rencontre l’entrepreneuriat.
C’est cette combinaison qui donne au projet sa portée.
La réussite d’une telle initiative ne se mesurera évidemment pas uniquement au nombre de jeunes formés. Elle se lira aussi dans les solutions développées, les entreprises créées, les emplois générés et, surtout, dans la capacité de ces futurs professionnels à apporter des réponses concrètes aux producteurs.
Mais le choix est déjà posé.
À Yamoussoukro, la Côte d’Ivoire ne se contente pas d’accompagner le mouvement de l’agriculture numérique : elle cherche à former ceux qui pourront en devenir les acteurs.
La Digital Farming School veut ainsi construire une passerelle entre deux mondes longtemps considérés séparément.
D’un côté, la terre. De l’autre, la technologie. Entre les deux, désormais, une nouvelle génération de talents.
Par Thomas René pour Globe Infos » Le monde décrypté depuis le Gabon. »
