Libreville, le 08 octobre 2026. Du Sahel à la Somalie, en passant par le bassin du lac Tchad et le nord du Mozambique, des organisations armées prétendent agir au nom de l’islam. Leur réalité est celle de groupes engagés dans une lutte de pouvoir qui s’appuie sur la violence, l’intimidation et la prédation. Avec 23 872 morts recensés en un an, la menace atteint un niveau inédit.
Le chiffre suffit à mesurer le changement d’échelle. 23 872 personnes ont été tuées en un an dans des violences liées aux groupes islamistes militants en Afrique, selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA). La période couverte s’achève à la mi-2026.
Pour la quatrième année consécutive, le nombre de décès dépasse 20 000. Depuis 2021, leur progression atteint 77 %. Sur dix ans, environ 166 000 personnes ont péri dans des violences liées à ces groupes.
Ces données appellent toutefois une précision. Le CESA comptabilise les décès liés aux violences impliquant les groupes islamistes militants, y compris parmi les combattants et les forces de sécurité. Les 23 872 morts ne constituent donc pas un bilan des seules victimes civiles. Ils donnent en revanche une mesure de l’ampleur prise par la violence.
Et cette violence n’est plus cantonnée à quelques foyers isolés.
Ils prétendent défendre l’islam, ils imposent la terreur
Ces organisations ont un point commun : elles mobilisent une référence islamique pour justifier leur combat, recruter et tenter de légitimer leur projet politique.
Du JNIM aux Shebab, en passant par Boko Haram et les branches africaines de l’État islamique, ces mouvements présentent leur lutte comme une défense de la foi ou comme l’établissement d’un ordre conforme à leur propre interprétation de l’islam.
Mais leurs actes racontent une autre histoire.
Attaques contre des positions militaires et des villages, assassinats, enlèvements, extorsions, taxation forcée, intimidation des populations, destruction de biens et contrôle des territoires : leurs méthodes reposent sur la coercition et la peur.
Ils invoquent la religion ; ils gouvernent par la violence.
Cette distinction est essentielle. Parler de l’islam désigne une religion pratiquée par des centaines de millions d’Africains. Parler d’islamisme armé désigne des organisations qui poursuivent un projet politique en s’appuyant sur une interprétation radicale de références religieuses.
Confondre les deux reviendrait à attribuer à une religion les actes d’organisations qui prétendent parler en son nom.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que leurs victimes sont souvent issues des mêmes sociétés musulmanes qu’elles affirment vouloir défendre. Dans plusieurs des principaux théâtres de violence, les populations civiles appartiennent majoritairement à l’islam.
La référence religieuse ne disparaît donc pas. Elle change de fonction : elle devient un instrument de mobilisation et de légitimation d’une entreprise de pouvoir.
Le Sahel reste le cœur de la crise
Le Sahel concentre à lui seul 9 928 décès, soit 42 % du total africain recensé par le CESA.
Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimeen (JNIM) y occupe une position dominante. Le CESA lui attribue 76 % des décès liés aux groupes islamistes militants dans la région. L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) en représente 19 %, soit 1 842 morts.
La menace évolue aussi dans ses modes opératoires. Les groupes cherchent désormais à frapper des cibles à forte valeur stratégique et utilisent de plus en plus les drones.
En janvier 2026, l’EIGS a notamment attaqué l’aéroport de Niamey, selon le CESA. Au-delà de l’impact immédiat d’une attaque, le choix d’une infrastructure stratégique traduit une volonté de démontrer la capacité des groupes armés à atteindre le cœur des dispositifs étatiques.
La pression s’exerce également au-delà des frontières sahéliennes.
Dans le nord-ouest du Nigeria, les violences attribuées aux groupes venus de l’espace sahélien ont progressé, passant de 136 morts en 2025 à 504 en 2026. Le CESA anticipe la poursuite des tentatives d’expansion vers le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire et le Ghana.
La progression n’est cependant pas uniforme. Le Bénin et le Togo ont enregistré une baisse de 78 % du nombre de morts sur la période étudiée. Ce contraste rappelle une réalité essentielle : la menace évolue selon les capacités des États, les dynamiques locales et la configuration des territoires.
Somalie : quand l’idéologie s’appuie sur une économie de prédation
La Somalie constitue le deuxième grand foyer de cette violence.
Elle représente 28 % des morts recensées sur le continent. Selon le CESA, 95 % des décès liés aux groupes islamistes militants dans le pays sont attribués aux Shebab.
Le groupe ne survit pas uniquement grâce à son idéologie. Il dispose également d’une capacité financière considérable. Le CESA estime ses revenus annuels à environ 200 millions de dollars.
Taxation forcée, extorsion et contrôle des activités économiques alimentent cette économie de guerre. La capacité à lever des ressources permet ensuite de financer les combattants, les opérations et les structures nécessaires au maintien de l’emprise territoriale.
La religion proclamée et l’économie criminelle ne sont donc pas contradictoires. Elles peuvent se renforcer.
L’idéologie fournit la justification. La coercition garantit l’obéissance. L’argent entretient la capacité militaire.
Le lac Tchad et le Mozambique confirment l’extension du phénomène
Dans le bassin du lac Tchad, les décès sont passés de 4 153 à 6 643, soit une progression de 60 %. Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest y demeurent actifs, notamment dans les espaces frontaliers du Nigeria, du Niger, du Tchad et du Cameroun.
Cette zone présente un enjeu particulier pour l’Afrique centrale. Le Cameroun et le Tchad appartiennent à la CEMAC, comme le Gabon. La violence qui se développe autour du lac Tchad ne constitue donc pas un phénomène totalement extérieur à la sous-région.
Il serait toutefois excessif d’en déduire une menace directe et imminente pour le Gabon. Le véritable enjeu réside plutôt dans la surveillance des dynamiques régionales : circulation des personnes, trafics, financement clandestin, radicalisation et coopération sécuritaire.
Au Mozambique, dans la province de Cabo Delgado, le groupe Ahl al-Sunna wal-Jama’a continue lui aussi de mener des attaques. Les décès qui lui sont attribués ont progressé de 58 %, passant de 341 à 539.
Le phénomène dessine ainsi une géographie plus large que le seul Sahel. Il prend des formes différentes, mais conserve un même ressort : utiliser la violence armée pour conquérir, maintenir ou étendre une capacité de pouvoir.
La religion n’explique pas à elle seule le recrutement
Pourquoi des individus rejoignent-ils ces organisations ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans la propagande religieuse.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans son étude Journey to Extremism in Africa, fondée sur près de 2 200 entretiens réalisés dans huit pays africains, montre que les trajectoires de recrutement sont liées à plusieurs facteurs.
Parmi les recrues volontaires interrogées, l’espoir de trouver un emploi figure parmi les principales motivations. La religion arrive en troisième position, citée par 17 % des personnes interrogées.
L’enseignement est important : l’idéologie peut fournir le récit qui justifie l’engagement, mais elle rencontre des frustrations déjà présentes. Chômage, pauvreté, sentiment d’exclusion, besoin de protection ou défiance envers les institutions peuvent créer un terrain favorable.
Le PNUD met également en évidence le rôle des abus commis par les forces de sécurité dans certains parcours de radicalisation. Parmi les personnes interrogées qui ont identifié un événement précis comme déclencheur de leur engagement, 71 % ont évoqué des violations des droits humains ou des abus liés à l’action des autorités.
Ce chiffre ne signifie pas que 71 % de toutes les recrues africaines rejoignent les groupes armés à cause des forces de sécurité. Il montre, dans l’échantillon étudié, le poids que peuvent prendre les exactions dans le basculement individuel.
Une opération militaire peut donc remporter une bataille et perdre, dans le même temps, une partie de la bataille politique si elle produit de nouvelles victimes civiles ou nourrit le sentiment d’injustice.
Une menace qui dépasse désormais le champ militaire
L’islamisme armé est devenu un problème sécuritaire majeur. Mais le réduire à une confrontation entre armées et groupes rebelles serait insuffisant.
Ces organisations ne cherchent pas seulement à tuer. Elles cherchent à imposer leur autorité.
Elles prélèvent des ressources, contrôlent des routes, terrorisent les populations, recrutent dans les zones abandonnées par l’État et exploitent les failles de gouvernance. Leur force vient précisément de leur capacité à transformer les fragilités locales en instruments de pouvoir.
C’est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement militaire.
Les États doivent protéger les populations, neutraliser les groupes armés et assécher leurs sources de financement. Mais ils doivent aussi réduire les conditions qui rendent leur discours audible : absence de perspectives économiques, sentiment d’abandon, injustices et violences commises par certains agents de l’État.
Pour l’Afrique centrale, l’enjeu est déjà là, même si les principaux foyers de violence se trouvent ailleurs. La stabilité d’une région ne se mesure pas uniquement à l’absence d’attaques sur son territoire. Elle dépend aussi de sa capacité à empêcher les réseaux, les financements et les idéologies violentes de franchir les frontières.
Les 23 872 morts recensées en un an ne sont donc pas seulement un chiffre de plus dans les statistiques africaines de sécurité. Elles signalent un changement d’échelle.
Ces organisations prétendent défendre l’islam. Elles utilisent pourtant la peur, l’assassinat, l’enlèvement, l’extorsion et la coercition pour imposer leur vision.
C’est précisément là que se trouve la menace : non dans une religion, mais dans sa captation par des organisations armées qui transforment une référence spirituelle en instrument de conquête politique et de violence.
Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »
Sources : Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), données 2026 sur les violences liées aux groupes islamistes militants ; Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Journey to Extremism in Africa, 2023.
