Quand les guerres de chapelle détournent l’attention des véritables défis du Gabon
Par Docteur Emmanuel Thierry KOUMBA
Enseignant-chercheur à l’UOB et à EM-GABON Université
Acteur de la vie publique gabonaise
Depuis quelques jours, le débat public se nourrit d’une nouvelle controverse opposant différentes sensibilités du monde universitaire africain. Car à travers les réactions suscitées par la graduation du Président de la République et la présence de certaines personnalités académiques sur des listes officielles, les réseaux sociaux et les cercles intellectuels se sont transformés en une véritable arène, où s’affrontent désormais partisans et adversaires de systèmes de reconnaissance universitaire concurrents.
Pour beaucoup de citoyens, cette querelle demeure difficile à comprendre. Plus encore, elle paraît singulièrement décalée face aux défis immenses auxquels notre pays est confronté.
Car au moment où le monde traverse des mutations technologiques, économiques et géopolitiques sans précédent, le Gabon peut-il réellement se permettre de consacrer autant d’énergie à des batailles de chapelle ?
Le monde avance, l’Afrique n’a pas le temps de se diviser
Partout sur la planète, les nations investissent massivement dans l’intelligence artificielle, la recherche scientifique, l’innovation, la cybersécurité, la transition énergétique et la formation des compétences de demain.
Les universités les plus performantes, elles, s’attellent à produire des brevets, à développer des technologies, à créer des entreprises innovantes et à proposer de véritables solutions aux problèmes des populations.
Pendant ce temps, dans une partie de l’espace académique africain, les débats semblent malheureusement se concentrer davantage sur la légitimité des uns et des autres que sur les résultats concrets obtenus au bénéfice des sociétés.
Or, pour le citoyen ordinaire, la question essentielle n’est pas de savoir quelle organisation détient le monopole de la reconnaissance académique. Il veut simplement savoir si les universités forment correctement les jeunes, si les chercheurs publient des travaux utiles et si le savoir produit contribue effectivement au développement national.
Le reste relève bien souvent de préoccupations corporatistes qui, pour légitimes qu’elles soient aux yeux des acteurs concernés, ne doivent pas devenir la priorité de la nation.
Le piège des rivalités institutionnelles
L’histoire des institutions est jalonnée de rivalités, et les universités n’échappent évidemment pas à cette réalité.
Chaque organisation défend sa légitimité, son histoire, ses procédures et son influence. Cela est somme toute normal. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est lorsque ces divergences prennent une ampleur telle qu’elles finissent par éclipser les véritables enjeux.
Le risque, alors, est de voir la forme l’emporter sur le fond. Car au fond, que demandent réellement les Gabonais ?
Ils demandent des laboratoires de recherche performants.
Ils demandent des universités capables de rivaliser avec les meilleures du continent.
Ils demandent que les diplômes ouvrent enfin les portes de l’emploi et de l’entrepreneuriat.
Ils demandent, surtout, des solutions concrètes aux difficultés quotidiennes du pays.
Voilà les combats qui méritent réellement d’être menés.
Monsieur le Président, votre place est au-dessus de ces querelles
Dans ce contexte, la posture du Chef de l’État revêt une importance toute particulière.
Le Président de la République n’est pas le représentant d’une école académique contre une autre. Il n’est pas davantage le porte-parole d’une corporation ou d’un courant de pensée.
Il est, avant tout, le garant de l’unité nationale.
Sa responsabilité première est de rassembler, de fédérer et de maintenir l’équilibre entre les différentes composantes de la Nation.
C’est pourquoi il serait souhaitable que les polémiques actuelles ne conduisent pas l’institution présidentielle à être perçue comme partie prenante dans des affrontements qui dépassent largement sa vocation.
Car la fonction présidentielle tire toute sa force de sa hauteur.
Elle inspire lorsqu’elle s’élève au-dessus des passions du moment.
Elle rassure lorsqu’elle refuse résolument les logiques de clans.
Et elle grandit, enfin, lorsqu’elle privilégie l’intérêt général aux intérêts particuliers.
Les véritables urgences du Gabon
Pendant que certains débattent des appartenances académiques, les préoccupations réelles des populations demeurent, elles, bien tangibles.
Le chômage des jeunes reste un défi majeur.
L’amélioration du système éducatif demeure une priorité absolue.
La modernisation des infrastructures universitaires est encore vivement attendue.
La diversification de l’économie doit, plus que jamais, être accélérée.
La recherche scientifique nationale manque encore de moyens à la hauteur des ambitions affichées.
Ainsi, dans un pays qui aspire à devenir une référence régionale en matière de gouvernance et de développement, l’énergie collective devrait naturellement se mobiliser autour de ces objectifs stratégiques.
Le Gabon a besoin de toutes ces intelligences réunies.
Il a besoin des universitaires, des chercheurs, des ingénieurs, des entrepreneurs et des innovateurs.
Il a besoin, plus que tout, de coopération plutôt que de confrontation.
Rassembler les compétences plutôt que de les opposer
L’avenir, on le sait, appartient aux nations qui savent fédérer leurs talents.
Or la compétition mondiale n’attend personne. Les pays qui réussiront demain seront précisément ceux qui auront compris que la connaissance constitue désormais la principale richesse des peuples.
Dans cette perspective, les querelles de reconnaissance institutionnelle apparaissent bien secondaires face à l’immensité des défis qui nous attendent collectivement.
Le temps est donc venu de construire des ponts plutôt que des frontières.
Le temps est venu de favoriser le dialogue plutôt que la suspicion.
Le temps est venu, enfin, de valoriser les résultats plutôt que les simples appartenances.
Pour une République de l’excellence
La République n’a pas besoin d’une guerre des étiquettes. Elle a besoin, avant tout, d’une véritable culture de l’excellence.
Elle a besoin d’universitaires capables de travailler ensemble malgré leurs différences. Elle a besoin d’institutions fortes, respectées et résolument tournées vers l’avenir.
Monsieur le Président, en demeurant au-dessus de la mêlée, vous enverrez ainsi un signal fort à l’ensemble de la communauté nationale, celui d’un État qui refuse les divisions inutiles et qui concentre tous ses efforts sur l’essentiel.
Car les générations futures ne nous demanderont pas qui avait raison dans ces querelles de chapelle. Elles nous demanderont, simplement, ce que nous avons construit pour elles.
Et c’est à cette seule aune que l’histoire, demain, jugera notre époque.
Docteur Emmanuel Thierry KOUMBA
Enseignant-chercheur à l’UOB et à EM-GABON Université
Acteur de la vie publique gabonaise