Cyberharcèlement au Gabon : combattre les dérives numériques sans laisser s’installer l’« activocratie »

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Tribune / PAR le Dr. EBANG ELLA Enseignant-chercheur, maître-assistant CAMES en philosophie politique, évaluateur des politiques publiques, consultant.

La multiplication des outrages, des attaques personnelles et des contenus diffamatoires sur les réseaux sociaux dépasse désormais le cadre des comportements individuels. Elle pose une question majeure : comment préserver un espace public numérique propice au débat démocratique ?

Au Gabon comme ailleurs, les réseaux sociaux occupent une place croissante dans la formation de l’opinion. Mais leur puissance favorise aussi les dérives. Insultes, harcèlement, accusations et contenus trompeurs peuvent atteindre des milliers de personnes en quelques heures.

Dans cette tribune, le Dr Ebang Ella analyse les ressorts du cyberharcèlement et de « l’économie d’attention ». Il interroge également ce qu’il appelle l’« activocratie ». Pour lui, la réponse passe par la souveraineté numérique, la responsabilité des plateformes, le dialogue institutionnel et la coopération internationale.

Cyberharcèlement : une violence qui dégrade l’espace public

Le premier enjeu concerne directement le cyberharcèlement.

Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de diffuser un contenu en quelques secondes. Cette rapidité facilite la circulation des informations. Elle accélère aussi la propagation des insultes, des accusations et des discours diffamatoires.

Certains activistes adoptent ainsi un langage particulièrement acrimonieux. Ils franchissent parfois les limites du débat public.

Cette violence numérique produit un choc moral. Elle rompt avec le socle de valeurs qui permet aux individus de vivre et de débattre ensemble.

Le problème dépasse donc les auteurs des publications concernées.

Il touche l’ensemble de l’espace public numérique.

Lorsque l’injure devient un moyen d’expression courant, elle affaiblit la qualité du débat. Lorsque la rumeur prend le pas sur l’information vérifiée, elle fragilise la confiance du public.

Les médias professionnels subissent également cette concurrence.

Ils doivent respecter des règles déontologiques. Ils vérifient leurs informations et assument leurs responsabilités éditoriales.

Les réseaux sociaux, eux, permettent à chacun de publier instantanément. Cette liberté constitue une avancée majeure. Elle crée cependant de nouvelles responsabilités.

L’économie d’attention favorise les contenus émotionnels

Pour comprendre ces dérives, il faut examiner le fonctionnement de « l’économie d’attention ».

Sur les plateformes numériques, l’attention constitue une ressource. Les contenus qui suscitent des réactions obtiennent souvent davantage de visibilité.

La colère attire. La polémique attire. Le scandale attire également.

Certains acteurs l’ont compris.

Ils privilégient alors les sujets capables de provoquer immédiatement une réaction. Ils personnalisent les conflits et privilégient l’émotion au détriment de l’analyse.

Cette logique rejoint les réflexions de Jürgen Habermas sur la transformation de l’espace public.

Le débat politique quitte progressivement les lieux traditionnels de confrontation des idées. Il investit des espaces numériques où la vitesse et l’émotion jouent un rôle considérable.

Dans ce contexte, un contenu nuancé peut perdre face à une accusation spectaculaire.

La recherche de visibilité peut donc devenir une fin en soi.

Quand l’activisme devient une « activocratie »

Cette logique produit une autre dérive.

Elle peut donner le sentiment que le cyberharcèlement offre une voie rapide vers la visibilité sociale.

Certains peuvent ainsi considérer l’invective comme un moyen d’obtenir une audience. D’autres peuvent voir dans la polémique un raccourci vers la reconnaissance.

Le mérite académique, l’expérience professionnelle ou la compétence technique exigent du temps.

L’activisme numérique peut, lui, produire une visibilité immédiate.

C’est dans cette perspective que le Dr Ebang Ella parle d’« activocratie ».

Le terme désigne ici une situation dans laquelle l’activisme devient un moyen privilégié d’acquérir influence et reconnaissance.

Le danger apparaît lorsque la visibilité compte davantage que la compétence.

Une société démocratique ne peut cependant confondre popularité numérique et légitimité.

Le nombre de vues ne constitue pas une preuve de vérité. Le nombre d’abonnés ne constitue pas davantage une preuve de compétence.

Le Gabon doit renforcer sa souveraineté numérique

Face à ces dérives, la question de la souveraineté numérique devient centrale.

L’État doit pouvoir anticiper les nouvelles formes de manipulation et de harcèlement. Il doit aussi développer des capacités de détection et de réponse.

Mais cette ambition exige une grande prudence.

Il ne faut pas confondre protection de l’espace public et contrôle de la parole.

La lutte contre les contenus nuisibles doit respecter la liberté d’expression. Elle doit également reposer sur des critères juridiques précis.

La loi doit distinguer clairement la critique politique, l’opinion, la satire et le débat contradictoire du harcèlement, de l’injure et de la diffamation.

Cette distinction protège à la fois les citoyens et les institutions.

La souveraineté numérique implique aussi une réflexion économique.

Les plateformes numériques génèrent une activité considérable. Elles participent à la circulation de l’information et à la création de valeur.

Le Gabon peut donc réfléchir à un modèle économique adapté à cet environnement.

L’objectif consiste à mieux structurer l’écosystème numérique tout en soutenant les acteurs qui produisent des contenus responsables.

Adapter le cadre juridique aux réseaux sociaux

Le droit doit également évoluer avec les usages.

Les réseaux sociaux occupent désormais une place centrale dans la formation de l’opinion. Ils ne peuvent donc rester totalement en dehors des mécanismes de responsabilité qui encadrent les autres acteurs de l’information.

La législation sur la presse mérite ainsi une réflexion approfondie.

Le législateur doit notamment examiner les conditions dans lesquelles certaines obligations pourraient s’appliquer aux acteurs numériques.

La lutte contre les contenus haineux constitue un autre chantier.

Mais là encore, la réponse doit rester proportionnée.

Une réglementation trop large pourrait transformer la lutte contre le cyberharcèlement en outil de restriction de la liberté d’expression.

Le défi consiste donc à construire une régulation précise, transparente et contrôlable.

Le dialogue politique peut réduire les tensions numériques

La régulation juridique ne suffira cependant pas.

Le pouvoir public doit également renforcer le dialogue avec la société civile et les partis politiques d’opposition.

Le manque de dialogue crée des espaces de frustration.

Ces espaces peuvent ensuite nourrir la radicalisation des discours sur les réseaux sociaux.

Un dialogue institutionnel permanent permettrait de traiter certains conflits avant leur transfert sur les plateformes numériques.

Il pourrait également réduire les zones d’opacité et limiter les manipulations.

La prévention doit donc compléter la sanction.

Les plateformes doivent assumer leur responsabilité

L’État ne peut toutefois porter seul la responsabilité de la régulation numérique.

Les grandes plateformes jouent aujourd’hui un rôle déterminant dans la formation de l’opinion publique.

Leur fonctionnement repose largement sur la recherche de l’engagement.

Les « likes », les commentaires et les partages déterminent en partie la visibilité des contenus.

Cette mécanique peut favoriser les publications émotionnelles.

Elle peut aussi amplifier des informations dont la véracité reste incertaine.

Les plateformes doivent donc renforcer leurs mécanismes de responsabilité.

Le Dr Ebang Ella évoque à ce sujet un « devoir de vigilance publiciste », dans une perspective inspirée des travaux d’Habermas sur l’espace public.

Les plateformes pourraient notamment renforcer le droit de réponse.

Elles pourraient aussi améliorer les mécanismes de rectification des informations manifestement erronées.

Une telle responsabilité doit cependant respecter des règles précises.

Elle ne doit jamais devenir un moyen de supprimer une opinion simplement parce qu’elle dérange.

Le réactionnarisme, un autre danger pour le débat public

Le second enjeu identifié par le Dr Ebang Ella concerne le « réactionnarisme ».

Ce phénomène dépasse le simple cyberharcèlement.

Il renvoie à la volonté de maintenir un ordre réactionnaire grâce à l’instrumentalisation de l’activisme.

Certains acteurs peuvent utiliser les réseaux sociaux pour exercer un chantage. D’autres peuvent chercher à faire pression sur les institutions.

L’objectif peut aussi consister à affaiblir la cohésion sociale ou à freiner certaines dynamiques de progrès.

Face à cette situation, la société ne peut choisir entre deux réponses simplistes.

La première consiste à réagir spontanément avec des formules telles que « touche pas à mon président ».

La seconde consiste à ignorer systématiquement les attaques afin de ne pas leur donner davantage de visibilité.

Ces deux attitudes présentent des limites.

Il faut construire une réponse plus stratégique.

Répondre aux discours sans reproduire leurs méthodes

La première réponse peut être rhétorique.

Elle consiste à retourner l’argumentation contre ses auteurs. Il faut alors répondre sur le terrain des faits et de la cohérence.

La seconde réponse peut prendre une dimension idéologique.

Elle consiste à déconstruire les discours. Il faut identifier leurs ressorts, leurs objectifs et leurs éventuelles complicités.

Cette stratégie exige cependant une règle fondamentale : ne pas reproduire les méthodes que l’on combat.

Répondre au cyberharcèlement par un autre cyberharcèlement ne résout rien.

La contre-offensive doit donc privilégier les faits, l’argumentation et la responsabilité.

La justice doit coopérer au-delà des frontières

La réponse judiciaire conserve naturellement toute son importance.

Mais Internet dépasse les frontières nationales.

Un auteur peut publier depuis un autre pays. Une plateforme peut héberger ses données ailleurs. Les victimes, elles, peuvent se trouver au Gabon.

Cette réalité impose une coopération internationale plus efficace.

Le Dr Ebang Ella évoque notamment la possibilité d’accords d’extradition avec les États qui hébergent certains auteurs de cyberharcèlement, d’injures ou de discours déstabilisateurs.

Cette coopération doit respecter le droit international et les garanties fondamentales.

Des mécanismes de signalement transfrontalier pourraient également faciliter les échanges entre autorités.

Les institutions pourraient ainsi mieux identifier les contenus susceptibles de relever d’infractions.

Coopérer avec les grandes plateformes numériques

La coopération avec les grandes plateformes constitue un autre levier.

Les autorités doivent pouvoir disposer de canaux de dialogue clairement identifiés.

Ces mécanismes permettraient de signaler les contenus manifestement abusifs.

Ils pourraient également faciliter l’application des règles internes des plateformes.

Toute demande de suspension ou de sanction devrait toutefois respecter une procédure transparente.

La régulation ne peut fonctionner durablement sans garanties.

Réguler sans sacrifier la liberté d’expression

La lutte contre le cyberharcèlement ne doit finalement pas opposer mécaniquement liberté d’expression et censure.

Le véritable enjeu se situe ailleurs.

Il consiste à construire un espace numérique dans lequel la liberté d’expression s’accompagne de responsabilité.

Une démocratie a besoin de débats contradictoires. Elle a aussi besoin de règles.

La liberté de critiquer ne donne pas un droit illimité à l’injure.

La liberté de publier ne donne pas davantage un droit à la diffamation.

De la même manière, la lutte contre les contenus abusifs ne doit pas donner aux pouvoirs publics un droit illimité de contrôle.

Le défi : construire un espace numérique responsable

L’enjeu n’est donc pas de faire disparaître la parole numérique.

Il consiste à lui donner un cadre.

La souveraineté numérique, la responsabilité des plateformes, le dialogue institutionnel et la coopération internationale doivent avancer ensemble.

Le Gabon doit surtout éviter deux écueils.

Le premier serait de laisser les réseaux sociaux devenir un espace sans règles. Le second consisterait à utiliser la régulation pour restreindre abusivement le débat public.

Entre ces deux dérives existe une voie plus exigeante.

Elle repose sur le droit, la responsabilité, la transparence et la qualité du débat.

C’est à cette condition que l’espace numérique pourra rester un outil de démocratie plutôt qu’un pouvoir sans contrepoids.

Dr. EBANG ELLA
Enseignant-chercheur, maître-assistant CAMES en philosophie politique, évaluateur des politiques publiques, consultant.

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