Par Thierry Mocktar pour Globe Infos, Libreville
Deux mois. C’est le temps qu’il a fallu pour que l’école gabonaise bascule dans une crise sans précédent. Vacations impayées, avancements mécaniques en suspens, régularisations administratives gelées pendant que les enseignants attendaient, une ligne budgétaire déviait silencieusement de sa trajectoire. Aujourd’hui, plusieurs fonctionnaires de la Direction centrale des affaires financières (DCAF) du Ministère de l’Éducation nationale répondent de leurs actes devant la justice. Mais c’est la Ministre d’État Camélia Ntoutoume Leclercq que les réseaux sociaux ont mise en accusation.
Des chefs d’établissement stupéfaits
Dans les couloirs des lycées et collèges de Libreville, la nouvelle a fait l’effet d’une onde de choc. Des chefs d’établissement, déjà éprouvés par des semaines de bras de fer avec des enseignants en grève, ont appris avec stupeur que des sommes considérables auraient été manipulées au mépris des réclamations légitimes de leurs équipes pédagogiques. Leur étonnement dit tout : d’un côté, des droits statutaires attendus de longue date ; de l’autre, des fonds publics présumément détournés de leur destination première.
Cette crise scolaire de début 2026 n’est donc pas née d’un vide budgétaire ordinaire. Elle porte, selon les éléments de l’enquête en cours, les traces d’une gestion irrégulière au sein même des services financiers du Ministère.
Ce que dit la loi et ce qu’elle ne dit pas
Face au vacarme numérique, un texte s’impose comme boussole. La loi organique n°020/2014 et le décret portant Règlement général de la comptabilité publique (RGCP) établissent, en leur article 5, une règle claire : seuls les Directeurs centraux des affaires financières, le Directeur général du budget et l’agent comptable sont habilités à signer les décaissements de fonds. La responsabilité technique des flux financiers incombe donc aux gestionnaires budgétaires, pas au ministre de tutelle.
Dès lors, l’acharnement des réseaux sociaux contre la cheffe du département interroge. Il révèle une confusion entretenue ou sincère entre responsabilité politique et responsabilité budgétaire.
La promesse présidentielle et le choix du palliatif
Pour comprendre la chaîne des décisions, il faut remonter au contexte. Face à la grève paralysant le secteur éducatif, le chef de l’État avait pris un engagement fort : la gratuité des frais de scolarité. Une enveloppe estimée entre 500 et 700 millions de francs CFA, à décaisser auprès des établissements publics et privés. Problème : les fonds n’étaient pas disponibles au moment de l’annonce.
Selon plusieurs sources proches du dossier, les responsables des services financiers auraient alors proposé une solution palliative à leur hiérarchie. La Ministre d’État, soucieuse de tenir la parole de l’État, aurait validé le principe sans en maîtriser les mécanismes techniques de mobilisation. C’est précisément sur ce terrain que l’audit instruit par la Présidence a détecté des failles.
« On a agi sur instruction » : la bombe des prévenus
L’affaire prend une tout autre dimension avec les déclarations des mis en cause eux-mêmes. Les fonctionnaires interpellés affirment avoir agi sur instruction de leur hiérarchie. Une affirmation explosive, qui alimente directement la polémique sur les réseaux sociaux et ravive la question de la chaîne de commandement.
Du côté de l’entourage de la Ministre, on s’appuie sur la loi. Ses proches collaborateurs rappellent que le cadre juridique ne lui confère aucune compétence directe sur la gestion financière opérationnelle. Deux lectures s’affrontent ainsi publiquement : l’une juridique, l’autre morale sans que la vérité judiciaire ne soit encore établie.
L’opinion attend. La justice travaille.
Ce que cette affaire révèle en creux, c’est la fragilité des garde-fous budgétaires dans un contexte de décision présidentielle à exécution urgente. Elle illustre aussi la puissance dévastatrice des réseaux sociaux lorsqu’ils s’emparent d’un dossier judiciaire en cours, au risque de court-circuiter la présomption d’innocence.
L’opinion publique gabonaise, elle, attend. Non pas un verdict des réseaux, mais les conclusions d’une enquête qui se poursuit. Car dans un État de droit, c’est à la justice et à elle seule que revient le dernier mot.
Thierry Mocktar / Globe Infos, Libreville
