TRIBUNE | Par Thomas René pour Globe Infos
Le monde décrypté depuis le Gabon
BANGUI le 01 septembre 2026. Un avion atterrit. Des passagers descendent.
La scène pourrait sembler banale dans une capitale habituée au ballet des appareils diplomatiques et humanitaires.
Elle ne l’est pas.
Samedi 29 août 2026, un avion affrété par les autorités américaines a acheminé à Bangui plusieurs dizaines de personnes expulsées des États-Unis. Le groupe comptait notamment douze Afghans, huit Iraniens ainsi que des ressortissants du Népal et du Nicaragua, selon Human Rights First et plusieurs médias internationaux.
Parmi les passagers figurait un jeune Afghan d’une vingtaine d’années. Ses frères avaient collaboré avec les forces américaines en Afghanistan. L’un d’eux, ancien membre de l’armée nationale afghane, vit aux États-Unis. Un autre, pilote formé par les Américains, aurait été tué par les talibans.
Pourtant, un juge américain avait protégé le jeune homme contre un renvoi vers l’Afghanistan, compte tenu du risque de persécution.
Il est malgré tout arrivé à Bangui.
C’est ici que commence le véritable sujet.
Pas à l’aéroport.
Dans l’espace juridique qui sépare une protection judiciaire d’un changement de destination.
Expulsions américaines : quand le pays tiers devient une nouvelle frontière
Le mécanisme porte un nom : third-country removal, ou éloignement vers un pays tiers.
Son principe paraît simple. Lorsqu’un État ne peut ou ne veut pas reprendre l’un de ses ressortissants, les États-Unis peuvent, dans certaines circonstances, chercher une autre destination.
Le droit américain prévoit effectivement des possibilités de renvoi vers un pays tiers. Mais cette faculté ne constitue pas un blanc-seing. Des garanties juridiques encadrent le dispositif, notamment lorsque la personne concernée invoque un risque de persécution ou de torture.
C’est toute l’ambiguïté du système.
La possibilité de transférer une personne vers un pays tiers ne suffit pas à démontrer que ses droits resteront protégés après son arrivée.
Le droit d’asile ne protège d’ailleurs pas seulement contre une adresse. Il protège contre un danger.
Lorsqu’un juge américain interdit le retour d’un ressortissant vers son pays d’origine parce qu’il risque d’y subir des persécutions, le débat ne devrait donc pas s’arrêter à la destination inscrite sur un document administratif.
Une autre question s’impose :
que se passe-t-il après l’atterrissage ?
Centrafrique : Bangui n’est pas Kaboul, mais la question demeure
Il serait facile — et journalistiquement paresseux — de présenter la République centrafricaine comme une simple zone de relégation.
Ce serait injuste pour le pays.
La Centrafrique reste un État souverain. Elle peut conclure des accords avec d’autres gouvernements et accueillir des étrangers.
Mais cette souveraineté appelle aussi une exigence de transparence.
Selon Reuters, Bangui avait accepté le principe d’accueillir des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis. Des responsables centrafricains et américains auraient discuté de cet arrangement lors d’une réunion organisée à Bangui le 18 mai. Les modalités précises de l’accord n’ont cependant pas été rendues publiques.
Dès lors, plusieurs questions restent ouvertes.
Quel statut les personnes transférées reçoivent-elles ?
Peuvent-elles circuler librement ?
Peuvent-elles demander l’asile ?
Ont-elles accès à un avocat ?
Qui prend en charge leur hébergement ?
Combien de temps peuvent-elles rester en Centrafrique ?
Et surtout : qui garantit qu’elles ne finiront pas par retourner dans le pays que les autorités américaines avaient précisément jugé dangereux pour elles ?
Ces interrogations ne relèvent pas d’un détail administratif.
Elles touchent au cœur du problème.
Le paradoxe de la politique américaine
Un autre élément interpelle.
Le département d’État américain déconseille à ses propres ressortissants de se rendre en République centrafricaine. Washington classe le pays au niveau 4, « Do not travel », notamment en raison des risques liés aux troubles, à la criminalité, aux enlèvements et au terrorisme.
Il faut toutefois éviter une comparaison trop facile.
Un avis de voyage destiné aux citoyens américains ne constitue pas une décision juridique sur la capacité de la Centrafrique à accueillir des personnes expulsées.
Le paradoxe reste néanmoins difficile à ignorer.
Comment un territoire suffisamment risqué pour justifier une interdiction de voyage adressée aux citoyens américains devient-il simultanément une destination pour des personnes expulsées des États-Unis ?
Cette question mérite une réponse officielle.
Elle mérite surtout une réponse documentée.
Droit d’asile : la lettre de la loi suffit-elle ?
Les défenseurs de la politique américaine disposent d’un argument sérieux.
Les États-Unis ont le droit d’exécuter leurs décisions d’éloignement. Ils rencontrent également des difficultés lorsque les pays d’origine refusent, retardent ou compliquent le retour de leurs ressortissants.
Dans ce contexte, un pays tiers peut apparaître comme une solution pragmatique.
Il serait malhonnête de nier cette difficulté.
Un État ne peut pas nécessairement conserver indéfiniment sur son territoire une personne faisant l’objet d’une décision définitive d’éloignement, au seul motif qu’aucun pays n’accepte immédiatement de la reprendre.
Mais la situation change lorsque la justice américaine a interdit le renvoi vers le pays d’origine en raison d’un risque de persécution ou de torture.
Le transfert vers un pays tiers ne relève alors plus seulement de la logistique migratoire.
Il faut vérifier la réalité de la protection.
La personne dispose-t-elle d’un recours effectif ?
Peut-elle demander l’asile ?
Bénéficie-t-elle d’un conseil juridique indépendant ?
Peut-elle contester un éventuel renvoi ultérieur ?
C’est ici que se situe la frontière entre une politique migratoire pragmatique et une externalisation de responsabilité.
De juin à août : un mécanisme qui s’installe
Le cas centrafricain ne semble pas isolé.
Le 12 juin, la Centrafrique avait déjà reçu un groupe de personnes expulsées des États-Unis. Human Rights Watch indiquait alors que 18 hommes et femmes de différentes nationalités avaient été transférés à Bangui.
Le groupe comprenait notamment des ressortissants afghans, iraniens, irakiens, jordaniens, turcs, arméniens, géorgiens, camerounais, égyptiens et tunisiens.
Selon Human Rights Watch, plusieurs bénéficiaient de protections judiciaires américaines contre leur renvoi vers leur pays d’origine, en raison de risques de persécution ou de torture.
Un autre groupe aurait rejoint la Centrafrique le 31 juillet, selon Third Country Deportation Watch.
Le vol du 29 août prend donc une autre dimension.
Il ne ressemble plus à un épisode isolé.
Il s’inscrit dans une mécanique qui semble progressivement s’installer.
Amnesty International recensait en août plusieurs États d’Afrique subsaharienne ayant conclu ou accepté des dispositifs comparables avec Washington. La liste comprenait notamment la Centrafrique, le Cameroun, la République démocratique du Congo, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Ghana, le Liberia, le Rwanda, la Sierra Leone, le Soudan du Sud, l’Ouganda et le Cap-Vert.
La nouveauté n’est donc pas seulement géographique.
Elle est aussi politique.
Derrière les procédures, des vies suspendues
Il faut ici abandonner quelques instants le vocabulaire administratif.
Un « transféré » est d’abord un être humain.
Il a une histoire. Une langue. Une famille. Une peur. Parfois un dossier judiciaire. Parfois une décision de juge.
Le cas du jeune Afghan rend cette réalité particulièrement visible.
La justice américaine avait empêché son retour vers l’Afghanistan. Il se retrouve désormais dans un pays qu’il ne connaissait pas et où il ne dispose d’aucun réseau familial.
La question cesse alors d’être théorique.
Elle devient presque élémentaire :
où vivra-t-il ?
Pourra-t-il travailler ?
Pourra-t-il demander une protection ?
Pourra-t-il contester une décision administrative ?
Que se passera-t-il si son pays d’origine réclame son retour ?
Une politique migratoire peut afficher une efficacité remarquable sur le plan logistique et laisser pourtant une profonde incertitude sur le plan humain.
L’avion peut décoller à l’heure.
Les autorités peuvent enregistrer la procédure.
Les gouvernements peuvent signer un accord.
Mais une personne peut rester sans réponse à la question qui domine toutes les autres :
que deviendrai-je demain ?
L’Afrique ne doit pas devenir le « ailleurs » des autres
C’est probablement la dimension la plus importante de cette affaire pour le continent africain.
L’Afrique n’est plus seulement un espace de transit migratoire. Elle devient aussi un espace de gestion externalisée des conséquences des politiques migratoires des puissances occidentales.
L’Europe négocie avec plusieurs États africains pour limiter les départs.
Les États-Unis recherchent de leur côté des pays susceptibles de recevoir des personnes qu’ils veulent éloigner.
Les cadres juridiques diffèrent. Les situations politiques aussi.
Mais une même question apparaît :
jusqu’où un État peut-il externaliser sa politique migratoire sans externaliser sa responsabilité ?
Les pays africains restent souverains. Ils négocient selon leurs intérêts. Ils peuvent tirer des bénéfices diplomatiques, économiques ou financiers de ces partenariats.
Mais lorsqu’un État accepte d’assumer les conséquences humaines d’une politique conçue ailleurs, il doit aussi mesurer les risques qu’il importe sur son propre territoire.
La transparence devient alors une question de souveraineté.
Le véritable test commence après l’atterrissage
Le débat ne devrait donc pas s’arrêter lorsque l’avion se pose à Bangui.
Il devrait commencer à cet instant.
Les personnes transférées disposent-elles d’un statut légal ?
Peuvent-elles accéder à une procédure d’asile ?
Ont-elles un conseil juridique indépendant ?
Peuvent-elles contester leur éventuel renvoi ultérieur ?
Existe-t-il un mécanisme indépendant de contrôle ?
Le HCR peut-il accéder aux personnes concernées ?
Les accords sont-ils publics ?
Les éventuelles contreparties financières sont-elles connues ?
Et surtout, existe-t-il une garantie crédible contre le refoulement ?
Sans réponses précises, le pays tiers risque de devenir une zone grise de la responsabilité internationale.
Le droit d’asile ne doit pas devenir une fiction géographique
Le principe de non-refoulement constitue l’une des pierres angulaires du droit international des réfugiés.
Son idée demeure simple : une personne ne doit pas être renvoyée vers un territoire où elle risque la persécution ou des traitements graves.
Les États ont le droit de contrôler leurs frontières. Ils peuvent également éloigner les personnes qui n’ont pas vocation à rester sur leur territoire.
Mais ces prérogatives ne devraient pas permettre une externalisation de la responsabilité.
On peut déplacer une personne. On ne devrait pas pouvoir déplacer le devoir de la protéger.
C’est pourquoi la question posée par Bangui dépasse largement le cas de quelques dizaines de personnes.
Elle concerne la manière dont les États puissants redessinent aujourd’hui leurs frontières.
Elle concerne aussi la place que les États africains acceptent d’occuper dans cette nouvelle architecture migratoire.
Et elle concerne enfin la solidité d’un principe forgé après les tragédies du XXe siècle : celui selon lequel la protection d’un être humain ne devrait pas dépendre de la facilité avec laquelle on peut le déplacer.
Le vol du 29 août 2026 pourrait n’être qu’un épisode parmi d’autres.
Mais il révèle une transformation plus profonde.
Les frontières ne servent plus seulement à empêcher l’entrée. Elles servent aussi à déplacer les conséquences des décisions prises ailleurs.
Si le droit d’asile doit continuer à protéger ceux qui fuient la persécution, la géographie ne doit jamais devenir son échappatoire.
Car lorsqu’un homme protégé par un juge peut être éloigné de plusieurs milliers de kilomètres sans que disparaisse le danger contre lequel le juge l’avait protégé, une question finit nécessairement par s’imposer :
qui protège encore celui que le droit avait décidé de protéger ?
Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon »

