Décryptage · Par Thomas René pour Globe Infos · Libreville, 20 octobre 2026
Après plus de trois mois d’audit, le ministère des Mines et des Ressources géologiques restitue 71 permis au domaine public. Derrière le chiffre, une idée simple portée par le ministre Sosthène Nguema Nguema : comprendre qui fait quoi dans le secteur, et pourquoi. Puis le réorganiser sur de nouvelles bases.
Un communiqué peut n’être qu’un acte administratif de plus. Celui du 19 octobre est autre chose. Il annonce le retour au domaine public de 71 permis, dont 48 permis de recherche et 23 permis d’exploitation. Surtout, il conclut une séquence ouverte le 22 juin, lorsque l’État a suspendu toutes les activités aurifères en petite mine sur l’ensemble du territoire. Le résultat mérite l’attention : il montre une démarche conduite jusqu’à sa première conclusion.
Un audit pour savoir « qui fait quoi »
Nommé le 1er janvier 2026, Sosthène Nguema Nguema a pris la tête d’un secteur stratégique, dont la cartographie restait à consolider. Les mines pèsent environ 6 % du PIB, d’après les chiffres relayés à sa nomination. La suspension de juin, consécutive au démantèlement d’un réseau d’orpaillage clandestin en Ngounié, lui a offert l’occasion de poser les questions de fond.
Qui détient réellement quels titres ? Que font-ils sur le terrain ? Dans quelles conditions ces permis ont-ils été octroyés ? Telles sont, explique-t-on au ministère, les interrogations qui ont guidé la démarche. L’objectif affiché n’est donc pas de sanctionner pour sanctionner, mais de reconstituer une cartographie fiable du secteur, puis de l’adapter au cadre légal qui se dessine.
Le calendrier a été tenu. L’audit a couru du 29 juin au 16 octobre 2026, précise le communiqué. Les titulaires ont dû présenter leurs dossiers devant une commission dédiée. Celle-ci examine la régularité des titres, les capacités techniques et la solidité financière, d’après les informations relayées à la mi-juillet. La décision tombe trois jours seulement après la clôture des travaux.
« Tout remettre à plat »
Au sein du ministère, on juge cet exercice attendu. « Cet audit était nécessaire. Il remet tout à plat et permet d’avoir désormais une lisibilité claire et un suivi des activités du secteur minier, résument les équipes du ministère. En quelques mots : mieux le réorganiser. »
Le propos est révélateur. Il décrit moins une opération punitive qu’un chantier de structuration. Or un secteur que l’on ne voit pas clairement est un secteur que l’on ne peut ni suivre, ni taxer, ni accompagner. À ce titre, la lisibilité recherchée serait un acquis précieux, à condition de durer.
Une liste nominative, des chiffres vérifiables
Le texte ne se contente pas d’un total. Il publie deux tableaux détaillés : pour chaque titre, la société, le numéro de permis, la localité et la province. Chacun peut ainsi vérifier et recouper. Cette précision protège l’administration contre le soupçon d’arbitraire et informe les opérateurs sur leur situation.
Le texte vise plus de quarante sociétés, des structures à permis unique comme des groupes multi-titres. Gold King Mining Gabon compte trois permis de recherche ; Agil Gabon, quatre permis d’exploitation ; Jin He Mining figure dans les deux tableaux.
La géographie est éclairante. L’Ogooué-Ivindo arrive en tête avec 25 titres, suivi de la Ngounié avec 18. À eux deux, ils concentrent plus de 60 % des permis restitués. Viennent ensuite le Woleu-Ntem (11), l’Ogooué-Lolo (8), le Haut-Ogooué (5), l’Estuaire (2), le Nyanga et le Moyen-Ogooué (1 chacun). L’opération couvre ainsi huit des neuf provinces : l’assainissement se veut national.
Une boussole en cours de réécriture
Reste la question du cadre. Le communiqué s’appuie sur la loi n°037/2018 du 11 juin 2019 portant réglementation du secteur minier, promulguée par le décret n°00074/PR de la même date. Il cite ses articles 1er, 2 et 3. C’est donc le Code minier actuel qui fonde la décision.
Mais l’horizon se précise. Le 23 juin, au lendemain de la suspension, le ministre a lancé les travaux de révision du Code minier. Il y voit l’occasion de faire du secteur « un modèle de gouvernance, de transparence et de création de valeur », a-t-il déclaré à l’ouverture. Selon la presse économique, le texte révisé pourrait être adopté avant 2027.
Les deux chantiers se répondent. L’audit établit l’état des lieux ; la réforme pourra en tirer les leçons. Autrement dit, ce que l’on découvre aujourd’hui sur l’octroi des permis pourra nourrir les règles de demain. C’est cette cohérence, si elle se confirme, qui donnera sa portée à l’opération.
Ce qu’attendent les opérateurs
Une démarche aussi vaste suscite naturellement des attentes. D’abord, les opérateurs en règle réclament de la visibilité. Un permis de recherche suppose des investissements sans retour garanti, et toute suspension a un coût. Ensuite, les partenaires internationaux suivent de près la transparence de l’exercice et conditionnent leur engagement de long terme au respect des règles du jeu.
Par ailleurs, le communiqué ne dit pas combien de titres ont été audités, ni quels manquements précis ont été relevés. Il évoque « plusieurs sociétés » qui n’ont pas respecté les exigences légales. Ce silence se comprend à ce stade, mais il appelle une suite : plus l’État expliquera ses critères, plus la décision gagnera en autorité.
Un permis sans activité visible n’équivaut pas, en outre, à un manquement prouvé : chaque dossier appelle un examen individuel. Le ministère, lui, ouvre déjà la porte. Il invite usagers et opérateurs à se rapprocher des services de l’Administration des Mines pour toute information complémentaire. Il rappelle aussi que tout contrevenant s’expose à des poursuites judiciaires.
Valoriser plutôt que thésauriser
L’idée de fond est sans doute la plus féconde. Depuis juillet, les autorités ciblent les « titres dormants », ces permis conservés sans réelle mise en valeur. Selon les autorités, ces titres gèlent des zones à fort potentiel géologique et privent le Trésor de recettes. Les restituer, c’est rouvrir des blocs à ceux qui voudront et sauront les développer.
Le Gabon n’est pas un poids lourd aurifère du continent, loin du Ghana, du Mali ou du Burkina Faso. Pourtant, l’or s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification, à côté du manganèse, dont le pays est le deuxième producteur mondial. Le budget proposé du ministère pour 2026, en forte hausse sur 2025, confirme l’ambition politique. Par ailleurs, début septembre, l’État a confié l’or à petite échelle à l’opérateur public SEM, rapporte EcoMatin. Chaque étape prépare la suivante.
Et maintenant ? Trois chantiers pour transformer l’essai
Le premier acte est posé. Toutefois, le deuxième se joue dès maintenant.
Publier l’avis de retour au domaine public. Le Code minier prévoit un « avis de retour au domaine public » : l’administration publie au Journal officiel, avant toute attribution, les gisements revenus à l’État. Ce serait la garantie d’une redistribution lisible.
Partager les critères et une synthèse de l’audit. Un résumé public, avec le nombre de dossiers examinés, ferait de l’exercice une référence régionale.
Relier l’audit à la révision du Code. Les enseignements du terrain, notamment sur l’octroi des permis, devraient irriguer le texte en préparation.
En somme, Libreville montre qu’un État peut engager la reprise en main de son sous-sol avec des règles, un calendrier et des noms. Le chiffre de 71 est un point de départ, pas un bilan : la suite dira ce que l’État fera de ces titres. Mais la méthode, elle, est posée.
Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »

