Par Thomas René pour Globe infos
Deux mois après les instructions données par le président de la République pour accélérer le redressement de La Santé Pharmaceutique, la situation de l’entreprise demeure préoccupante. Entre chômage technique, stocks de médicaments à écouler et difficultés de relance de l’outil industriel, l’avenir de cette structure stratégique pose désormais une question plus large : celle de la capacité du Gabon à transformer ses ambitions de souveraineté sanitaire en résultats concrets.
À La Santé Pharmaceutique, le temps semble s’être arrêté. Il y a deux mois, les instructions présidentielles avaient suscité l’espoir d’un déblocage rapide. Depuis, les réunions se sont multipliées, des visites du site ont eu lieu et plusieurs pistes ont été évoquées. Mais sur le terrain, le redémarrage attendu ne semble toujours pas se matérialiser.
Cette situation interpelle d’autant plus qu’elle concerne une entreprise positionnée sur un secteur stratégique : la fabrication de médicaments.
Dans un pays régulièrement confronté aux difficultés d’approvisionnement de certains produits pharmaceutiques, le maintien à l’arrêt d’un outil industriel national soulève inévitablement des interrogations sur l’organisation de la chaîne d’approvisionnement, les mécanismes de commande publique et la place accordée à la production locale.
Deux mois après les instructions présidentielles, l’attente se prolonge
Le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, avait réuni les principaux acteurs concernés par la situation de La Santé Pharmaceutique afin d’identifier rapidement des solutions permettant d’éviter une aggravation de la crise.
L’objectif affiché était clair : préserver l’outil industriel, sauvegarder les emplois et favoriser la disponibilité des médicaments produits localement.
Depuis cette séquence, plusieurs rencontres auraient été organisées. Des responsables se sont rendus sur le site de production. Des discussions ont également porté sur les conditions nécessaires à une éventuelle reprise.
Mais le passage des intentions aux décisions opérationnelles semble encore poser problème.
C’est précisément à ce niveau que se situe aujourd’hui l’interrogation principale.
Quelles mesures concrètes ont été prises depuis les instructions présidentielles et pourquoi leurs effets restent-ils encore peu visibles ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que la situation sociale et industrielle continue de se dégrader.
Près de 80 salariés toujours confrontés à l’incertitude
Selon les informations communiquées dans le cadre de cette situation, près de 80 travailleurs seraient concernés par le chômage technique.
Derrière ce chiffre se trouvent autant de familles confrontées à une situation d’incertitude professionnelle.
Pour ces salariés, la question n’est donc plus uniquement industrielle. Elle est devenue sociale.
Chaque semaine supplémentaire sans reprise effective fragilise davantage la confiance des employés dans la possibilité d’un redémarrage rapide de l’activité.
Cette situation pose également une autre question : combien de temps un outil industriel spécialisé peut-il rester sous-utilisé sans perdre progressivement ses capacités opérationnelles et humaines ?
Une usine pharmaceutique ne se résume pas à ses bâtiments et à ses machines. Elle repose aussi sur des compétences techniques, des procédures, des normes de qualité et une organisation industrielle qui doivent être entretenues dans la durée.
Le paradoxe des médicaments produits localement
Le dossier prend une dimension particulière lorsqu’il est replacé dans le contexte de l’approvisionnement pharmaceutique au Gabon.
Le pays cherche à renforcer sa souveraineté sanitaire. Cette ambition suppose notamment de réduire certaines dépendances extérieures et de développer les capacités nationales de production.
Dans ce contexte, le maintien dans une situation d’incertitude d’une entreprise spécialisée dans la fabrication de médicaments apparaît comme un paradoxe.
D’un côté, les pouvoirs publics cherchent à améliorer l’accès des populations aux produits de santé.
De l’autre, un outil industriel national demeure confronté à des difficultés qui empêchent son plein fonctionnement.
Le problème n’est donc pas seulement celui d’une entreprise.
Il concerne également la cohérence de la politique industrielle et sanitaire du pays.
Le rôle déterminant de la commande publique
La survie d’une industrie pharmaceutique locale dépend toutefois d’un élément essentiel : ses débouchés.
Produire des médicaments ne suffit pas. Encore faut-il disposer d’un marché capable d’absorber cette production dans des conditions économiquement viables.
C’est ici que le rôle de l’Office pharmaceutique national, l’OPN, devient central.
L’organisme constitue un maillon important dans l’approvisionnement des structures sanitaires en produits pharmaceutiques. Sa capacité à intégrer davantage la production locale dans les circuits d’approvisionnement mérite donc d’être examinée.
La question n’est pas de savoir s’il faut systématiquement privilégier le médicament produit au Gabon.
Elle est plutôt de déterminer dans quelles conditions les médicaments fabriqués localement peuvent être compétitifs, homologués, disponibles et effectivement intégrés à la commande publique.
Cette nuance est fondamentale.
Elle permet d’aborder le dossier sous l’angle de l’efficacité économique et sanitaire plutôt que sous celui de la préférence nationale automatique.
Une équation financière, industrielle et sanitaire
La situation de La Santé Pharmaceutique révèle en réalité une équation à plusieurs variables.
L’entreprise doit pouvoir produire.
Les produits doivent être conformes aux exigences réglementaires.
Les établissements sanitaires doivent pouvoir les commander.
Les mécanismes de financement doivent fonctionner.
Les stocks doivent être écoulés avant leur date de péremption.
Et les salariés doivent pouvoir retrouver une activité normale.
Si l’un de ces maillons reste bloqué, toute la chaîne se fragilise.
C’est pourquoi une éventuelle solution ne peut pas se limiter à une injection ponctuelle de ressources.
Le véritable enjeu consiste à construire un modèle durable permettant à l’entreprise de produire, vendre, investir et renouveler régulièrement son outil industriel.
Le gouvernement désormais attendu sur les actes
Deux mois après la séquence présidentielle, l’heure n’est donc plus seulement aux réunions.
Elle est aux résultats.
Le ministère de la Santé est désormais attendu sur les mesures concrètes prises pour donner suite aux instructions du chef de l’État.
L’OPN est également interpellé sur sa stratégie d’approvisionnement et sur la place accordée aux médicaments produits localement.
La direction de La Santé Pharmaceutique, de son côté, doit pouvoir présenter un état précis de la situation industrielle, commerciale et financière de l’entreprise.
Enfin, les représentants des salariés doivent être entendus sur les conséquences sociales de la crise.
Cette confrontation des informations est indispensable.
Elle permettra notamment de déterminer si le blocage relève principalement d’un problème financier, commercial, administratif, industriel ou de coordination entre les différents acteurs.
Au-delà de La Santé Pharmaceutique, un test pour la souveraineté sanitaire
Le dossier dépasse désormais le seul avenir d’une entreprise.
Il constitue un test grandeur nature pour la politique de souveraineté sanitaire portée par les autorités gabonaises.
Si le Gabon veut développer une industrie pharmaceutique nationale crédible, il devra créer les conditions permettant aux entreprises locales de produire dans la durée.
Cela passe par un environnement réglementaire clair, une commande publique prévisible, des mécanismes de financement adaptés, une politique industrielle cohérente et un véritable suivi des performances.
La Santé Pharmaceutique peut donc devenir soit le symbole d’une ambition industrielle concrétisée, soit celui d’une occasion manquée.
Deux mois après les instructions présidentielles, la question n’est plus de savoir si la volonté politique existe.
Elle existe.
La véritable question est désormais de savoir si cette volonté peut se traduire en décisions, en commandes, en production et, surtout, en emplois sauvegardés.
Pour les salariés comme pour les acteurs du secteur pharmaceutique, le temps des promesses commence à devenir trop long.
Pour les pouvoirs publics, le dossier constitue désormais un rendez-vous avec les résultats.
Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté à partir du Gabon »
