Industrie pharmaceutique en Afrique centrale : entre l’usine YICHENG au Cameroun et La Santé Pharmaceutique au Gabon, la production locale de médicaments face aux défis des débouchés commerciaux et de la souveraineté sanitaire.
Le projet YICHENG au Cameroun nourrit les ambitions de production locale de médicaments. Mais les difficultés de La Santé Pharmaceutique au Gabon rappellent une exigence : une usine ne peut durer sans débouchés commerciaux, commandes régulières et compétitivité.
Meyo, une ambition industrielle à concrétiser
L’Afrique centrale peut-elle produire davantage de médicaments sans garantir leur disponibilité durable dans les pharmacies et les hôpitaux ? La question se pose alors que le Cameroun avance avec son projet pharmaceutique de Meyo, près de Yaoundé, tandis que le Gabon cherche des solutions pour préserver son outil industriel de Nkok.
Porté par le groupe YICHENG, le projet camerounais affiche des ambitions importantes. La pose de la première pierre, le 3 octobre 2025, a marqué une étape dans la volonté de développer une production pharmaceutique locale. À pleine capacité, l’usine pourrait produire jusqu’à 10 milliards de comprimés, 2 milliards d’ampoules et 100 millions de flacons par an, selon les objectifs annoncés. Ces chiffres correspondent à des capacités prévisionnelles, et non à une production déjà réalisée. Ministère camerounais de l’Industrie.
L’initiative mérite d’être saluée. Fabriquer localement des médicaments essentiels peut réduire la dépendance aux importations, créer des emplois et développer des compétences techniques. À terme, une industrie compétitive pourrait également servir d’autres marchés de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Toutefois, entre la capacité annoncée et la réussite économique, une étape demeure décisive : vendre durablement les produits fabriqués.
Nkok, un avertissement pour la région
Au Gabon, La Santé Pharmaceutique, implantée dans la zone d’investissement spéciale de Nkok, illustre cette difficulté. L’entreprise dispose d’un outil industriel destiné à produire des médicaments génériques. Pourtant, ses difficultés commerciales et financières interrogent la viabilité de la production locale.
Le 24 juillet 2026, le Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC) s’est rendu sur le site pour examiner la situation de l’entreprise et les pistes de relance. Selon des informations rapportées par GabonReview, les responsables ont notamment évoqué une chute de 91 % du chiffre d’affaires ainsi que des arriérés de salaires. Ces éléments doivent être attribués aux déclarations rapportées par le média, faute de comptes audités publiquement disponibles. GabonReview.
Ces difficultés prolongent les préoccupations déjà abordées par Globe Infos sur l’industrie pharmaceutique gabonaise. Elles mettent en lumière un paradoxe : un pays peut disposer d’une usine de médicaments tout en rencontrant des problèmes d’approvisionnement dans ses structures sanitaires.
Le 30 juin 2026, le chef de l’État gabonais a d’ailleurs engagé une réflexion sur les ruptures récurrentes de médicaments et les dysfonctionnements touchant leur acquisition, leur stockage et leur distribution. Gouvernement gabonais.
La question dépasse donc les capacités de production. Elle concerne aussi l’organisation des achats, la circulation des produits et leur disponibilité effective pour les patients.
La commande publique, un levier stratégique
Lorsqu’une entreprise fabrique des médicaments conformes aux exigences réglementaires, mais peine à obtenir des commandes, ses équipements ne suffisent plus à garantir sa pérennité. Sans débouchés réguliers, les stocks peuvent s’accumuler, les revenus diminuer et les emplois devenir fragiles.
Pour autant, privilégier systématiquement un fabricant local ne constitue pas une réponse automatique. Les acheteurs publics doivent examiner la qualité des médicaments, leurs prix, leur disponibilité et les délais de livraison. La préférence nationale ne peut fonctionner durablement sans transparence, planification des besoins et respect des exigences sanitaires.
L’enjeu consiste à mieux relier les besoins des hôpitaux, les commandes publiques et les capacités des fabricants. Il faut également veiller aux délais de paiement et à la compétitivité des produits locaux face aux médicaments importés.
Sans cette coordination, un pays risque de soutenir une capacité industrielle sans parvenir à l’intégrer efficacement dans son système de santé.
Meyo peut-il éviter les difficultés de Nkok ?
Le Cameroun dispose, avec l’expérience gabonaise, d’un cas régional qui mérite une attention particulière. Le projet YICHENG peut contribuer à renforcer la production pharmaceutique en Afrique centrale. Mais sa réussite ne se mesurera pas seulement à la taille de l’usine ni aux volumes annoncés.
Elle dépendra de la mise en service effective des équipements, de la qualité des produits, de leur homologation, de la maîtrise des coûts et de l’existence de circuits de distribution performants. Des commandes régulières seront également indispensables pour assurer la continuité de la production.
L’ouverture aux marchés de la CEMAC représente une perspective intéressante, mais elle ne se décrète pas. Chaque pays impose des exigences réglementaires et des contraintes commerciales et logistiques que les fabricants doivent maîtriser.
L’expérience gabonaise ne condamne donc pas le projet camerounais. Elle rappelle plutôt les difficultés qu’il convient d’anticiper avant la montée en puissance de l’usine.
Produire pour soigner durablement
Pour le Gabon, la priorité consiste à identifier les conditions concrètes de relance de La Santé Pharmaceutique et à mieux articuler sa production avec les besoins des structures sanitaires. Pour le Cameroun, l’enjeu est d’anticiper ces difficultés dès le démarrage industriel.
Dans les deux pays, plusieurs indicateurs permettront d’évaluer les progrès : volumes réellement produits et vendus, utilisation des capacités, compétitivité des prix, régularité des commandes et disponibilité des médicaments dans les établissements de santé.
L’Afrique centrale a besoin d’industries pharmaceutiques solides. Mais une usine ne constitue pas une fin en soi. Elle doit fabriquer des médicaments de qualité, trouver des débouchés viables et répondre aux besoins des populations.
De Meyo à Nkok, la souveraineté pharmaceutique ne se mesurera pas aux capacités annoncées, mais à la possibilité de fournir durablement aux patients les médicaments dont ils ont besoin.
STR pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »

