À Libreville, la troisième édition des Trophées Makongonio entend consacrer l’excellence journalistique tout en perpétuant la mémoire des professionnels disparus dans le drame aérien de 1985. Plus qu’une cérémonie de récompense, l’événement s’affirme désormais comme un rendez-vous majeur de la presse gabonaise.
Par Thomas René – Globe Infos
Quand une profession choisit de se souvenir
Il existe des distinctions qui récompensent un travail. D’autres qui consacrent une carrière. Et puis il y a celles qui remplissent une mission plus rare : préserver une mémoire collective.
Les Makongonio appartiennent à cette catégorie.
Ce samedi 6 juin 2026, dans les salons de l’hôtel Excellence à Libreville, les organisateurs de la troisième édition des Trophées de l’Excellence Journalistique au Gabon ont officiellement présenté les contours d’une compétition qui ne cesse de gagner en visibilité et en légitimité.
Au-delà des catégories récompensées, des partenaires associés ou des innovations annoncées, une idée domine : le journalisme gabonais cherche à construire ses propres repères d’excellence tout en honorant celles et ceux qui ont contribué à écrire son histoire.
1985 : une tragédie devenue devoir de mémoire
Avant même les annonces officielles, un moment de recueillement s’est imposé.
À la demande de Thierry Mebalé Ekouaghe, l’assistance s’est levée pour observer une minute de silence.
Un geste simple. Mais chargé d’histoire.
En 1985, plusieurs journalistes accompagnant un déplacement officiel du président Omar Bongo perdent la vie dans un accident d’hélicoptère survenu dans le sud du Gabon. D’autres survivront à la catastrophe, parfois avec des séquelles durables.
Quarante et une années plus tard, cet événement demeure l’une des blessures les plus marquantes de la mémoire collective de la profession.
C’est précisément pour empêcher que cette page douloureuse ne sombre dans l’oubli que les Makongonio ont vu le jour.
« Rendre hommage aux disparus mais aussi aux rescapés », a rappelé Thierry Mebalé Ekouaghe devant les professionnels des médias, les partenaires et les invités présents.
Cette dimension mémorielle confère aux Makongonio une singularité rare dans le paysage médiatique africain. Ici, l’excellence professionnelle ne se dissocie jamais du devoir de mémoire.
Une initiative portée par la conviction plutôt que par l’événementiel
À mesure que les éditions se succèdent, le projet prend de l’ampleur.
Ce qui pouvait apparaître, à ses débuts, comme une initiative associative s’impose progressivement comme une institution professionnelle.
Autour de Thierry Mebalé Ekouaghe, plusieurs acteurs jouent un rôle central dans cette dynamique, notamment Raganizo Lasseni Ludvig, président du comité d’organisation, et Serge Kevin Biyoghe, chargé du secrétariat.
Leur ambition est claire : créer un cadre durable de reconnaissance pour les journalistes gabonais.
Dans un contexte où les métiers de l’information demeurent souvent marqués par la précarité économique, la faiblesse des investissements publicitaires et la transformation rapide des usages numériques, cette reconnaissance revêt une importance particulière.
Car valoriser le travail journalistique, c’est aussi contribuer à restaurer l’attractivité d’une profession confrontée à de nombreux défis.
Makongonio 2026 : 33 journalistes en compétition pour 12 distinctions
Pour cette troisième édition, trente-trois journalistes ont été sélectionnés dans différentes catégories couvrant l’ensemble de l’écosystème médiatique national.
Les prix distingueront notamment :
– les meilleurs reporters radio ;
– les meilleurs reporters télévision ;
– les meilleurs présentateurs radio ;
– les meilleurs présentateurs télévision ;
– les meilleurs journalistes de presse en ligne ;
– les meilleurs journalistes spécialisés dans les domaines politique, économique et sportif.
Cette diversité traduit une volonté d’embrasser l’ensemble des pratiques journalistiques contemporaines.
Mais une catégorie attire particulièrement l’attention : celle consacrée aux correspondants de l’intérieur du pays.
Souvent éloignés des centres de décision, confrontés à des contraintes logistiques importantes et à des moyens limités, ces professionnels constituent pourtant le premier maillon de la chaîne d’information locale.
Leur présence parmi les catégories récompensées apparaît comme une forme de reconnaissance longtemps attendue.
Elle rappelle que l’information nationale se construit aussi loin des rédactions centrales de Libreville, au plus près des réalités vécues dans les provinces.
Presse publique et presse privée sur une même ligne de départ
Autre particularité notable : les journalistes issus des médias publics et ceux de la presse privée concourent dans un cadre commun.
Ce choix peut sembler évident.
Il ne l’est pourtant pas toujours dans des environnements médiatiques où les clivages institutionnels demeurent parfois marqués.
En réunissant les différents acteurs autour des mêmes critères d’évaluation, les Makongonio cherchent à promouvoir une culture de la qualité éditoriale fondée sur le mérite professionnel plutôt que sur l’appartenance institutionnelle.
Cette approche contribue à renforcer la crédibilité du concours et favorise une émulation bénéfique pour l’ensemble du secteur.
Le Makongonio d’Or, symbole d’une vie consacrée à informer
Au sommet de la hiérarchie des récompenses figure le Makongonio d’Or.
Contrairement aux autres distinctions, ce prix ne récompense pas uniquement une performance réalisée au cours de l’année écoulée.
Il consacre un parcours.
Il distingue une contribution exceptionnelle à l’information et au développement du journalisme gabonais.
Le futur lauréat pourra être un professionnel toujours en activité ou une figure historique ayant marqué plusieurs générations de journalistes.
Le nom du récipiendaire sera dévoilé la veille de la cérémonie officielle.
Une stratégie qui entretient l’attente autour de la récompense la plus prestigieuse de l’événement.
Une innovation majeure : honorer les bâtisseurs de l’écosystème médiatique
L’une des annonces les plus remarquées de cette édition concerne la création de dix prix d’honneur.
Ces distinctions ne seront pas réservées aux seuls journalistes.
Elles récompenseront également des personnalités du monde économique, institutionnel ou associatif ayant contribué au développement de la presse gabonaise.
Cette décision traduit une compréhension plus globale du fonctionnement des médias.
Une information de qualité dépend certes du travail des journalistes.
Mais elle repose également sur l’existence d’un environnement favorable : partenaires économiques, institutions transparentes, structures de formation, acteurs de la société civile et soutiens techniques.
En reconnaissant ces contributions, les organisateurs élargissent la réflexion sur les responsabilités collectives liées à la vitalité du secteur médiatique.
Des soutiens institutionnels qui témoignent d’une reconnaissance croissante
La liste des partenaires associés à l’événement illustre le chemin parcouru.
Institutions publiques, entreprises, médias nationaux, collectivités locales et établissements universitaires figurent parmi les soutiens mobilisés autour de cette troisième édition.
Cette diversité témoigne d’une reconnaissance de plus en plus large de l’initiative.
Elle constitue également un défi.
À mesure que l’événement gagne en influence, les attentes en matière de transparence, d’impartialité et de rigueur dans les processus de sélection deviennent plus importantes.
La pérennité des Makongonio dépendra en grande partie de leur capacité à préserver cette exigence.
Une inspiration qui dépasse désormais les frontières gabonaises
L’expérience gabonaise commence à susciter l’intérêt ailleurs sur le continent.
Les organisateurs ont notamment évoqué l’initiative béninoise visant à mettre en place un dispositif similaire de valorisation de l’excellence journalistique.
Cette ouverture régionale pourrait constituer une étape importante dans la construction d’une culture africaine de reconnaissance professionnelle au sein des médias.
Car les prix journalistiques jouent un rôle qui dépasse largement la remise de trophées.
Ils participent à la définition des standards de qualité, encouragent les bonnes pratiques et valorisent les parcours exemplaires.
À long terme, ils contribuent à renforcer la crédibilité des médias auprès du public.
Au-delà des récompenses, une interrogation sur l’avenir de la presse africaine
La question qui traverse finalement cette troisième édition dépasse le seul cadre gabonais.
Partout en Afrique, les médias sont confrontés à des défis considérables : pressions économiques, mutation numérique, concurrence des réseaux sociaux, désinformation et fragilisation des modèles économiques traditionnels.
Dans ce contexte, un prix d’excellence peut-il réellement contribuer à transformer durablement les pratiques ?
Peut-il encourager davantage de rigueur, d’investigation et d’indépendance ?
Peut-il aider à restaurer la confiance du public dans l’information ?
Les Makongonio ne prétendent pas apporter seuls toutes les réponses.
Mais en mettant chaque année l’excellence professionnelle au centre du débat public, ils participent à construire une culture de l’exigence dont le journalisme africain a plus que jamais besoin.
Et c’est peut-être là leur contribution la plus précieuse.
Bon à savoir
Makongonio 2026 en chiffres
– 3e édition des trophées ;
– 33 journalistes nominés ;
– 12 prix compétitifs ;
– 10 prix d’honneur ;
– 41 ans après le drame aérien de 1985 ;
– participation des médias publics et privés ;
– ouverture vers une coopération régionale avec le Bénin.
Les Makongonio 2026 s’inscrivent progressivement parmi les rendez-vous majeurs de la presse gabonaise. Au-delà de la célébration des talents, l’événement porte une ambition plus vaste : inscrire l’excellence journalistique dans la durée et transmettre aux nouvelles générations la mémoire de ceux qui ont contribué à bâtir la profession.Évaluation de cette version