Un an après la mort d’un jeune homme emporté par les eaux, les riverains d’Alenakiri redoutent une nouvelle catastrophe et demandent une intervention avant le retour des fortes pluies.
Par Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon «
À Alenakiri, derrière la cité Comilog, la perspective du retour des fortes pluies ravive une inquiétude que les habitants connaissent trop bien. Un an après la mort d’un jeune homme emporté par les eaux, le problème demeure. Un opérateur économique chinois a construit sur le cours d’eau qui traverse le secteur, en laissant sous ses constructions un passage destiné à l’évacuation des eaux. Pour les riverains, cet ouvrage, trop étroit au regard des volumes d’eau, constitue aujourd’hui un point critique. Ils demandent une intervention avant qu’un nouveau drame ne survienne.
Par Thomas René — Globe Infos
À Alenakiri, la pluie n’est jamais seulement de la pluie.
Lorsque le ciel se charge au-dessus d’Owendo, derrière la cité Comilog, les habitants savent ce que les premières fortes averses peuvent annoncer. Le cours d’eau qui traverse le secteur peut rapidement grossir. Et lorsque les volumes d’eau augmentent, le passage aménagé sous les constructions devient un point de tension.
Un an après la mort d’un jeune homme emporté par les eaux, la question revient avec la même gravité : qu’est-ce qui a changé depuis le drame de mars 2025 ?
Pour les riverains, la réponse est aussi simple qu’inquiétante : le problème demeure.
Le cours d’eau est toujours là. Les constructions qui empiètent sur son tracé sont toujours là. Et le passage laissé sous les bâtiments pour permettre à l’eau de circuler reste, selon les constats effectués sur place, insuffisant lorsque les pluies deviennent importantes.
À l’approche d’une nouvelle saison pluvieuse, Alenakiri se retrouve ainsi face à un risque déjà connu.
À Alenakiri, un cours d’eau réduit à un passage sous les constructions
La situation est visible sur le terrain.
Le cours d’eau traverse le secteur avant de passer sous des constructions réalisées par un opérateur économique chinois. Pour maintenir l’écoulement, un passage a été aménagé sous les bâtiments.
En période de faible débit, l’eau peut continuer son chemin.
Mais lorsque les pluies s’intensifient, le rapport de force change.
Les volumes d’eau augmentent et l’ouverture disponible ne suffit plus à assurer une évacuation normale. Le passage se transforme alors en véritable goulot d’étranglement. L’eau s’accumule, monte, déborde et menace les habitations situées aux alentours.
La photographie prise sur place permet de mesurer visuellement la réalité du phénomène : l’eau occupe une partie importante du secteur, au milieu d’ouvrages en béton et de constructions implantées sur le tracé du cours d’eau.
Ce n’est donc pas une inquiétude abstraite.
Le risque est connu. Les épisodes d’inondation l’ont déjà matérialisé. Et le quartier en a payé le prix.
Mars 2025 : lorsque l’inondation devient un drame humain
Le souvenir le plus douloureux reste celui de mars 2025.
De fortes pluies avaient alors provoqué des inondations dans plusieurs secteurs du Grand Libreville. À Alenakiri, derrière la cité Comilog, les eaux avaient emporté un jeune homme d’une vingtaine d’années.
Il n’en est pas revenu.
Pour les habitants, cet épisode a définitivement changé la nature du problème.
Avant ce drame, les inondations signifiaient déjà des maisons envahies par l’eau, des meubles détruits, des appareils électroménagers endommagés et des familles contraintes de quitter précipitamment leur logement.
Depuis mars 2025, une autre réalité s’est imposée : une vie humaine a été perdue.
Cette disparition donne un poids particulier aux alertes lancées depuis par les riverains. Car lorsqu’un danger est identifié et qu’il a déjà provoqué un décès, la question ne peut plus être réduite à celle des dégâts matériels.
Elle devient une question de prévention et de protection des populations.
Des alertes répétées, mais un problème qui demeure
Les habitants affirment avoir alerté à plusieurs reprises les autorités municipales sur la situation.
Le comité de quartier a également porté le problème à la connaissance des services de l’État. Après les précédents sinistres, le ministère de l’Intérieur avait été saisi.
Une assistance avait été apportée aux populations touchées.
Cette intervention répondait à une urgence réelle. Lorsqu’une famille voit son logement envahi par les eaux ou perd ses biens, l’aide publique constitue une nécessité.
Mais elle ne règle pas la cause du problème.
C’est précisément ce que soulignent aujourd’hui les habitants d’Alenakiri.
Ils ne demandent pas seulement à être secourus lorsque les eaux auront envahi leurs maisons. Ils demandent que le danger soit traité avant que les pluies ne transforment une nouvelle fois le cours d’eau en menace.
La différence est fondamentale.
L’assistance intervient après le sinistre. La prévention doit intervenir avant.
Le paradoxe d’Alenakiri : réparer après plutôt que prévenir avant
C’est sans doute le paradoxe le plus frappant de cette situation.
Les pouvoirs publics disposent d’une période pendant laquelle les fortes pluies ne sont pas encore là. Le cours d’eau est visible. Les constructions sont visibles. Le passage sous les bâtiments est visible. Les conséquences des précédents épisodes sont connues.
Et pourtant, le problème demeure.
Attendre le retour des pluies pour constater une nouvelle fois les dégâts reviendrait à transformer les populations en témoins d’un scénario déjà écrit.
Or, la prévention repose sur une logique inverse : identifier le risque, comprendre son mécanisme, corriger les points de blocage et protéger les habitants avant que le phénomène ne se reproduise.
À Alenakiri, cette fenêtre existe encore.
La saison sèche peut permettre d’inspecter l’ouvrage, d’évaluer son fonctionnement et de procéder aux aménagements nécessaires avant que les précipitations ne reprennent leur rythme.
L’opérateur chinois au cœur du problème
Au centre des interrogations des riverains se trouve l’opérateur économique chinois à l’origine des constructions implantées sur le cours d’eau.
Le reproche formulé par les habitants est précis : le cours d’eau a été couvert au niveau des constructions et un passage a été laissé sous les bâtiments afin de permettre à l’eau de poursuivre son écoulement.
Mais cette ouverture ne correspondrait pas aux volumes d’eau auxquels le secteur est confronté lors des fortes précipitations.
Le résultat est concret : lorsque l’eau arrive en quantité importante, son évacuation devient insuffisante.
Le problème pose dès lors plusieurs questions essentielles.
Quelle était la configuration du cours d’eau avant les travaux ?
Quelles autorisations ont encadré l’implantation des constructions ?
Quel est le dimensionnement exact du passage aménagé sous les bâtiments ?
Les travaux ont-ils suffisamment pris en compte les volumes d’eau susceptibles d’être générés par les fortes précipitations ?
Et surtout, quelles mesures doivent désormais être prises pour éviter qu’un nouvel épisode ne tourne au drame ?
Ces interrogations ne relèvent plus d’un simple conflit de voisinage.
Elles touchent à la sécurité des personnes vivant autour de l’ouvrage.
Un décès aurait-il dû suffire à provoquer une intervention ?
C’est la question qui revient avec insistance.
Après la mort du jeune homme en mars 2025, les riverains espéraient que la gravité du problème serait pleinement prise en compte.
Un an plus tard, ils constatent que le dispositif demeure.
Le cours d’eau n’a pas disparu.
Les constructions sont toujours présentes.
Le passage sous les bâtiments demeure.
Et les populations continuent de vivre avec la crainte d’une nouvelle montée des eaux.
Cette situation nourrit une colère qui reste contenue, mais dont la portée est difficile à ignorer.
« Nous avons déjà perdu un enfant l’année dernière. Et cette année, qu’allons-nous vivre ? »
La phrase résume à elle seule l’état d’esprit d’un quartier qui ne veut plus attendre la prochaine catastrophe pour que son problème soit pris au sérieux.
Le comité de riverains demande ainsi aux autorités compétentes de reprendre le dossier, d’examiner la situation sur place et de mettre en œuvre une solution durable avant le retour des fortes pluies.
Au-delà de l’opérateur, la question du contrôle public
Le dossier d’Alenakiri ne renvoie pas uniquement à la responsabilité de l’opérateur économique.
Il pose également la question du contrôle exercé sur les constructions, de l’occupation des espaces traversés par les cours d’eau et de la protection des zones exposées aux inondations.
Lorsqu’une construction est implantée sur ou à proximité immédiate d’un cours d’eau, la question de son impact sur l’écoulement des eaux devient nécessairement une question d’intérêt public.
Il appartient donc aux autorités compétentes de vérifier les faits, les autorisations, la configuration de l’ouvrage et ses conséquences sur les populations.
À Alenakiri, cette vérification ne devrait plus attendre le prochain épisode de fortes pluies.
Il faut regarder le site, mesurer le passage, évaluer les volumes d’eau, examiner les travaux et décider.
Avant, et non après, le sinistre.
À quoi sert une saison sèche si elle ne permet pas d’anticiper ?
C’est finalement la question que pose aujourd’hui Alenakiri aux pouvoirs publics.
La période sèche offre une fenêtre d’intervention. Elle permet de travailler sans attendre que les eaux reprennent possession du secteur.
Les habitants, eux, n’ont plus besoin d’une démonstration supplémentaire.
Ils savent ce que produit une pluie importante lorsque l’eau ne parvient plus à s’évacuer normalement.
Ils savent ce que signifie voir une maison envahie.
Ils savent ce que représente la perte de biens accumulés pendant des années.
Et ils savent surtout qu’un jeune homme a déjà perdu la vie dans ces eaux.
Le prochain épisode pluvieux ne doit donc pas devenir un nouveau test grandeur nature.
À Alenakiri, derrière la cité Comilog, le ciel ne surprendra personne lorsqu’il ouvrira à nouveau ses vannes.
Le problème est connu.
Le risque est identifié.
Le précédent est tragique.
Ce qui manque désormais, ce n’est pas un nouveau constat.
C’est une décision.
Car pour les familles du quartier, la demande est finalement simple : ne pas être secourues demain pour un danger qui peut être traité aujourd’hui.
Par Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon »
