REPORTAGE | LIBREVILLE. Alors que l’approvisionnement reste sous tension dans le Grand Libreville, des consommateurs dénoncent des ventes parallèles à 1 000 FCFA le litre et des pratiques de favoritisme dans certaines stations-service.
Une station-service reçoit du carburant. La file se forme. Les automobilistes patientent, parfois pendant des heures. Puis la pompe s’arrête. « Il n’y en a plus. » Pourtant, quelques minutes plus tard, l’essence réapparaît pour certains clients. Mais plus au même prix : 1 000 francs CFA le litre.
Dans le Grand Libreville, la pénurie de carburant ne se résume donc plus aux files d’attente et aux stations-service à sec. Elle révèle aussi un autre phénomène : celui de pratiques de revente parallèle qui profitent de la vulnérabilité des consommateurs lorsque l’offre devient rare.
Le ministère du Pétrole et du Gaz a lui-même reconnu, le 2 octobre, une tension temporaire dans l’approvisionnement de certaines stations du Grand Libreville, liée à une diminution des stocks disponibles chez les marketeurs. Des mesures de rationnement ont alors été instaurées dans l’attente d’une nouvelle cargaison.
Pénurie d’essence à Libreville : le carburant disparaît de la pompe
Le mécanisme dénoncé par des consommateurs est particulièrement simple.
Lorsqu’une station est ravitaillée, des pompistes remplissent des bidons. Une fois la pompe vide, les automobilistes qui arrivent sont informés que le carburant n’est plus disponible.
Puis, lorsque l’un d’eux insiste, explique son urgence ou montre qu’il est prêt à payer, une autre proposition apparaît : un client aurait commandé du carburant, mais ne serait finalement pas venu le récupérer.
Le produit existe donc encore.
La différence tient au prix.
Le litre est alors proposé à 1 000 FCFA, contre 595 FCFA au tarif constaté fin septembre pour l’essence au Gabon. Cinq litres reviennent ainsi à 5 000 FCFA, au lieu de 2 975 FCFA au tarif de 595 FCFA. La différence atteint 2 025 FCFA sur seulement cinq litres.
Dans une période normale, une telle pratique serait déjà problématique. En pleine pénurie, elle prend une tout autre dimension. L’automobiliste ne dispose plus réellement d’une alternative : repartir sans carburant ou accepter de payer davantage.
La rareté transforme alors le besoin en moyen de pression.
Une crise d’approvisionnement officiellement reconnue
Il faut distinguer deux réalités.
La première est bien réelle : Libreville connaît une tension sur l’approvisionnement. Le ministère du Pétrole et du Gaz a annoncé le 2 octobre la mise à disposition des quantités disponibles à la SEPP au profit des marketeurs, ainsi que des mesures temporaires de gestion et de rationnement des volumes. Une nouvelle cargaison était attendue afin de renforcer les stocks.
Le 4 octobre, le même ministère annonçait une reprise progressive de la distribution dans plusieurs stations de Libreville, Owendo et Akanda. Certaines stations restaient toutefois en attente de livraison.
La pénurie explique donc les difficultés d’accès au carburant.
Elle ne justifie pas les éventuelles reventes clandestines.
C’est précisément dans cet espace entre rareté du produit et contrôle de sa distribution que les autorités et les exploitants doivent regarder.
Stations-service à Libreville : le problème du favoritisme
Autre pratique dénoncée par des consommateurs : le carburant réservé à certains clients au détriment de ceux qui attendent dans les files.
Là encore, le sujet doit être traité avec précision.
Il ne s’agit pas de désigner une communauté ou de faire de l’origine des employés une explication générale aux dysfonctionnements observés. Le problème est celui du favoritisme, du passe-droit et de l’égalité de traitement entre consommateurs.
Un automobiliste qui attend plusieurs heures doit pouvoir espérer accéder au même produit et dans les mêmes conditions que celui qui bénéficie d’une relation personnelle avec un employé.
En période de pénurie, quelques litres détournés de la file ordinaire peuvent représenter plusieurs heures d’attente supplémentaires pour d’autres usagers.
Le carburant devient alors non seulement une marchandise rare, mais une ressource dont l’accès semble pouvoir dépendre des relations.
Qui contrôle les volumes distribués ?
La question mérite d’être posée publiquement.
Quelle quantité de carburant arrive dans chaque station ? Quelle quantité est effectivement vendue à la pompe ? Comment sont enregistrés les volumes placés dans des bidons ? Que deviennent les commandes non récupérées ? Dans quelles conditions peuvent-elles être revendues ?
Ces questions ne relèvent pas d’une polémique. Elles relèvent du contrôle.
Lorsque l’approvisionnement est normal, les écarts sont moins visibles. Lorsque le produit manque, chaque litre compte.
Une partie du carburant qui quitte le circuit normal peut représenter autant de litres en moins pour les automobilistes qui patientent devant les pompes.
Le carburant ne doit pas devenir une faveur
Pour les habitants du Grand Libreville, la pénurie a déjà un coût : temps perdu, déplacements supplémentaires, difficultés professionnelles et pression accrue sur les transports.
Le gouvernement a annoncé une reprise progressive de la distribution depuis le 4 octobre.
Mais le retour des camions-citernes dans les stations ne suffira pas à effacer toutes les tensions.
Il faudra aussi vérifier que le carburant disponible est effectivement distribué selon les règles, que les consommateurs sont traités équitablement et que les pratiques de revente parallèle sont combattues lorsqu’elles sont établies.
Car dans une capitale où quelques litres peuvent décider de la possibilité de travailler, de se déplacer ou simplement de rentrer chez soi, le carburant ne devrait jamais devenir une faveur accordée à celui qui peut payer davantage ou à celui qui connaît la bonne personne.
T. R pour Globe Infos
Le monde décrypté depuis le Gabon
