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Promesses russes en Afrique : du blé livré, aucune centrale nucléaire russe au sud du Sahara

Coopération Russie-Afrique : bilan des promesses nucléaires, commerciales et alimentaires de Moscou.

Par Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »  16 octobre 2026

ANALYSE — Du blé livré, des instructeurs déployés, des ambassades rouvertes : Moscou obtient des résultats visibles en Afrique. Mais malgré plus de vingt réacteurs évoqués depuis 2015, aucune centrale nucléaire russe n’est en construction au sud du Sahara. À douze jours du sommet Russie-Afrique de Moscou, les 28 et 29 octobre, Globe Infos dresse le bilan des promesses russes. Même la coopération sécuritaire, longtemps jugée solide, est mise à l’épreuve au Mali.

De Sotchi en 2019 à Saint-Pétersbourg en 2023, la diplomatie russe défend un monde multipolaire. Elle l’appuie sur des promesses de contrats industriels, de transferts de technologies et de grands projets énergétiques. Le bilan dessine pourtant une asymétrie : Moscou tient le symbolique et le sécuritaire, mais peine à livrer l’économique.

Ce constat n’est pas un procès d’intention. Un mémorandum n’est pas un contrat, et un contrat n’est pas un chantier. Les pays partenaires ont leur part dans les retards. Mais la régularité des écarts, d’un pays à l’autre, interpelle.

Nucléaire russe en Afrique : des accords, aucun chantier au sud du Sahara

Précisons le périmètre : l’Afrique du Sud exploite déjà la centrale de Koeberg. Il s’agit ici des seuls projets russes. Depuis 2015, Rosatom, le groupe public russe du nucléaire, a signé des dizaines de mémorandums. Un seul chantier de centrale existe : El Dabaa, en Égypte. Au sud du Sahara, le compteur reste à zéro.

Pays Engagement annoncé Niveau d’engagement Chantier de centrale
Égypte El Dabaa, 4 × 1 200 MW (accord 2015) Contrat signé et financé Ouvert depuis 2022
Nigeria Centrale (accord Rosatom, ancien) Accord de coopération Aucun
Burkina Faso Protocole d’intention Rosatom Pré-projet Aucun
Niger Uranium et nucléaire, après le coup d’État de 2023 Discussions ouvertes Aucun
Éthiopie Coopération nucléaire (accord 2025) Mémorandum récent Aucun
Zambie Hub de sciences nucléaires Formation Aucun
Ouganda Infrastructure nucléaire (accord 2019) Horizon très lointain (uranium vers 2050) Aucun
Zimbabwe Petits réacteurs modulaires Objectif 2035 Aucun
Guinée Unités flottantes pour un site minier (2024) Intention Aucun
Afrique du Sud Grand projet nucléaire (2014-2017) Projet jamais abouti Aucun

Au Mali, les projets d’uranium et de lithium restent eux aussi au stade des intentions.

Or, ce zéro est l’élément le plus parlant du bilan, car il se répète du Nigeria à l’Ouganda. Notre lecture : la Russie annonce au-delà de ce que ses moyens financiers et industriels lui permettent de bâtir. Un réacteur coûte plusieurs milliards de dollars. De plus, l’effort de guerre en Ukraine et les sanctions pèsent sur les capacités de Moscou. Elles n’expliquent pas pour autant, à elles seules, chaque retard.

El Dabaa : un chantier réel, un calendrier à surveiller

L’Égypte prouve que la Russie sait conduire un projet nucléaire majeur en Afrique. Mais El Dabaa ne démontre pas que les mêmes conditions sont réunies ailleurs. Un prêt d’État russe de 25 milliards de dollars couvre 85 % du coût, à 3 %. Selon la gazette officielle égyptienne, il se rembourse sur 22 ans à partir de 2029. Ce montage crée un engagement de long terme envers Moscou : ce n’est pas un cadeau.

Pourtant, même ce chantier a glissé. Prévue pour 2024 à l’origine, la première unité est attendue en 2028, et Rosatom évoquait en juillet 2026 une connexion des quatre unités entre 2028 et 2030. En août 2026, Politico a évoqué des défauts de construction, que l’autorité égyptienne et Rosatom rejettent.

Sécurité et blé : ce que Moscou livre vite

De Wagner à l’Africa Corps : une présence sous pression

La Russie est présente en Centrafrique depuis 2018, au Mali depuis fin 2021 et au Burkina Faso. Elle y a noué des partenariats avec des régimes qui diversifient leurs alliances militaires. Au Mali, Wagner a cédé la place à l’Africa Corps, placée sous l’autorité du ministère russe de la Défense, à la mi-2025. Selon plusieurs analyses, cette présence s’accompagne d’intérêts liés aux ressources minières, variables selon les pays.

Mais l’influence militaire ne garantit pas la stabilité. Le 25 avril 2026, une offensive coordonnée du JNIM et de rebelles touareg a frappé Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré. Selon plusieurs médias, le ministre de la Défense, Sadio Camara, y est mort. L’Africa Corps s’est retirée de Kidal et d’autres positions du Nord. Moscou assure toutefois avoir contribué à déjouer un coup d’État.

« L’Africa Corps a vraiment perdu sa crédibilité », estime Ulf Laessing, de la Fondation Konrad-Adenauer, auprès d’Al Jazeera (traduction de la rédaction).

Le blé gratuit : une promesse exécutée, une aide ponctuelle

En juillet 2023, à Saint-Pétersbourg, Poutine a promis 200 000 tonnes de blé à six pays. Le 20 février 2024, le ministre de l’Agriculture, Dmitri Patrouchev, a déclaré l’opération achevée. Elle comprenait 50 000 tonnes pour la Centrafrique et la Somalie, et 25 000 pour le Burkina Faso, le Mali, le Zimbabwe et l’Érythrée. Ces chiffres sont ceux de Moscou, mais des jalons sont attestés, comme un premier lot en Somalie dès le 30 novembre 2023.

Le geste est réel et peu coûteux : la Russie avait exporté 66 millions de tonnes de grain la saison précédente, soit 0,3 % pour ce don. Moscou a aussi rouvert des ambassades au Burkina Faso et en Guinée équatoriale : des signaux forts, à faible coût. Mais l’effet reste ponctuel, sans réponse structurelle à la sécurité alimentaire.

De plus, sur 300 000 tonnes d’engrais promises en 2022, bloquées d’abord par les sanctions européennes, environ 190 000 avaient été livrées fin 2024, selon Uralchem.

Commerce Russie-Afrique : les chiffres contredisent le discours

À Sotchi, en 2019, Moscou visait un doublement des échanges, vers 40 milliards de dollars. Selon notre décompte, le commerce a d’abord reculé d’environ 30 % après 2019. Les données douanières russes compilées par la JETRO montrent ensuite un net rebond.

Indicateur 2023 2024
Exportations russes vers l’Afrique 21,15 Md$ 24,26 Md$
Importations russes depuis l’Afrique 3,36 Md$ 3,47 Md$
Total calculé 24,51 Md$ 27,73 Md$

Source : données douanières russes compilées par la JETRO ; total calculé par la rédaction.

Pourtant, ce rebond ne comble pas l’écart : la cible de 40 milliards reste manquée. De plus, les exportations russes pèsent environ 87 % du total, car la Russie vend beaucoup plus qu’elle n’achète. Cette progression ne prouve donc ni diversification, ni capacités productives nouvelles pour les économies africaines.

Dette africaine : un effacement hérité du passé

Par ailleurs, la dette relève plutôt de la rhétorique. Poutine a revendiqué 23 milliards de dollars de dettes africaines effacées en 2023, après plus de 20 milliards cités dès 2019. L’essentiel a pourtant été effacé dans les années 2000 et 2010, au titre de la dette soviétique. Il ne s’agit pas d’un livrable de sommet : l’argent nouveau annoncé à Saint-Pétersbourg était d’environ 90 millions.

Enfin, ce schéma dépasse l’Afrique. Le mémorandum de 40 milliards de dollars signé en 2022 entre Gazprom et l’Iran n’a presque rien produit. Le hub gazier turc, annoncé en octobre 2022, a été discrètement enterré, selon Bloomberg en juin 2025.

Sommet Russie-Afrique 2026 : quatre tests pour Moscou

Le sommet de Moscou doit aborder le commerce, l’investissement, le nucléaire civil, la sécurité alimentaire et le numérique. Quatre points permettront d’en mesurer le résultat :

  1. Une première centrale au sud du Sahara : contrat signé, financement bouclé, date de chantier.
  2. Le financement : qui paie, sur quelle durée, à quel taux ?
  3. Les volumes livrés : tonnes promises, tonnes arrivées, délais.
  4. Le commerce : une cible chiffrée, avec des exportations africaines en hausse.

Côté gabonais, le 23 septembre, à Libreville, le vice-président du gouvernement Hermann Immongault, qui doit conduire la délégation à Moscou, a présidé une réunion interministérielle. Elle a retenu trois axes : sécurité, agriculture et numérique. Sans préjuger des résultats, l’enjeu sera de les transformer en projets financés, datés et mesurables.

La Russie a renforcé sa présence en Afrique. Les livraisons de blé sont concrètes, les échanges progressent, El Dabaa avance en Égypte. Mais au sud du Sahara, aucun projet de centrale russe n’a franchi le seuil du chantier. À Moscou, les accords compteront. Les réalisations, davantage encore.

Questions fréquentes sur les promesses russes en Afrique

Une centrale nucléaire russe est-elle en construction en Afrique subsaharienne ?

Non. Le seul chantier de centrale russe sur le continent est El Dabaa, en Égypte. Au sud du Sahara, il n’existe que des mémorandums et des accords-cadres.

La Russie a-t-elle tenu sa promesse de blé gratuit en Afrique ?

Selon Moscou, oui : 200 000 tonnes ont été livrées à six pays, l’opération étant déclarée achevée en février 2024. Cette aide ponctuelle ne remplace pas une politique durable de sécurité alimentaire.

Quel est le volume des échanges entre la Russie et l’Afrique ?

Environ 27,73 milliards de dollars en 2024, selon les données douanières russes compilées par la JETRO, dont près de 87 % d’exportations russes. L’objectif de 40 milliards n’est pas atteint.

Quand a lieu le sommet Russie-Afrique 2026 ?

Les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, après Sotchi (2019) et Saint-Pétersbourg (2023).


Sources : bilan Globe Infos des engagements russes, Rosatom, Reuters, World Nuclear News, gazette égyptienne, JETRO, TASS, Agence Ecofin, Uralchem, Bloomberg, Al Jazeera, Interfax. Livraisons de blé : annonces de Moscou.

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