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Sahel : avant de chercher les financiers du terrorisme hors de nos frontières, suivons l’or

Tribune / Le débat sur le financement du terrorisme sahélien gagnerait à quitter le terrain des accusations pour celui des flux. Avant de désigner une puissance étrangère comme commanditaire, encore faut-il savoir qui contrôle l’or, qui le taxe, qui l’achète, qui le transporte et où il finit.

Par Thomas René pour Globe Infos

Une question que l’on préfère parfois éviter

Il y a des questions qui font davantage de bruit que de lumière.

Dans le Sahel, celle du financement du terrorisme en fait partie.

Depuis des années, les accusations circulent. Certaines puissances étrangères sont régulièrement présentées comme les véritables financiers des groupes terroristes. La France est citée. « L’Occident » est invoqué. D’autres États sont soupçonnés.

Peut-être certaines de ces accusations méritent-elles d’être étudiées. Mais une accusation n’est pas une preuve.

Et surtout, avant de chercher le financier supposé à des milliers de kilomètres, une question beaucoup plus proche devrait nous obséder :

que savons-nous réellement de l’argent produit par l’or du Sahel ?

Cette question n’est ni idéologique ni géopolitique.

Elle est économique.

Elle est financière.

Elle est sécuritaire.

Et elle est documentée.

Car dans plusieurs zones du Sahel, l’orpaillage artisanal représente une activité économique considérable. Là où l’État est absent ou fragilisé, des groupes armés peuvent prendre le contrôle de territoires aurifères, taxer les exploitants, imposer des prélèvements et capter une partie de la richesse produite.

Le document de référence de cette tribune le résume sans ambiguïté : l’or extrait par des populations peut devenir une taxe imposée par la force et contribuer au financement du carburant, des motos, des armes ou de la logistique des groupes armés.

Alors pourquoi commencer par chercher ailleurs ?

Le terroriste n’a pas besoin de posséder le puits

C’est probablement l’erreur fondamentale à éviter.

Lorsqu’on parle de l’or qui finance le terrorisme, certains imaginent nécessairement une organisation armée propriétaire d’une mine, contrôlant directement l’extraction et vendant elle-même sa production.

La réalité peut être beaucoup plus sophistiquée.

Le groupe armé n’a pas besoin de posséder le puits.

Il lui suffit de posséder la force.

Il contrôle une zone.

Il laisse travailler les orpailleurs.

Puis il prélève.

Une taxe sur la production.

Un droit d’accès.

Un paiement pour circuler.

Une contribution imposée.

Une partie de l’or.

Le système est d’une redoutable efficacité.

Le mineur continue de travailler.

Le commerce continue.

L’or continue de circuler.

Mais une partie de la richesse produite remonte vers celui qui contrôle le territoire.

L’or devient alors une fiscalité clandestine.

Les travaux cités dans le document de référence montrent que des groupes armés peuvent imposer des taxes aux mineurs, parfois directement sous forme d’or. Les zones aurifères deviennent également des espaces de recrutement, de renseignement et de logistique.

Voilà pourquoi regarder uniquement l’organisation terroriste est insuffisant.

Il faut regarder l’économie autour d’elle.

Du puits à la caisse de guerre

Une pépite ne passe évidemment pas directement de la main de l’orpailleur à celle d’un combattant.

Entre les deux, il existe une chaîne.

Et c’est cette chaîne qu’il faut maîtriser.

Le mineur extrait.

Le collecteur achète.

Le négociant rassemble.

Le transporteur déplace.

L’intermédiaire facilite.

Le métal franchit éventuellement une frontière.

Le comptoir ou la raffinerie le commercialise.

Et quelque part dans cette chaîne, une partie de la valeur peut avoir été captée par un groupe armé.

Le circuit peut donc être résumé ainsi :

site aurifère → taxation ou extorsion → collecteur → négociant → transport → frontière → comptoir ou raffinerie → marché légal.

C’est là que le problème devient sérieux.

Parce qu’à l’arrivée, personne ne voit nécessairement le terrorisme.

On voit de l’or.

On voit un commerçant.

On voit un transport.

On voit une transaction.

On voit une marchandise.

Mais l’origine de la valeur peut être beaucoup plus trouble.

Le métal peut être légalement vendu alors qu’une partie de sa valeur a été produite sous la contrainte d’un groupe armé.

Le pouvoir de l’or est précisément dans sa mobilité

Pourquoi l’or est-il si intéressant pour une économie criminelle ?

Parce qu’il concentre énormément de valeur sous un faible volume.

Il se transporte.

Il se revend.

Il peut être fondu.

Il peut changer de forme.

Il peut traverser les frontières.

Et lorsqu’il provient d’une exploitation artisanale largement informelle, sa traçabilité devient particulièrement complexe.

Le document de référence rappelle que les frontières poreuses facilitent le déplacement de l’or dans le Sahel et sa sortie de la région, notamment vers les Émirats arabes unis. Il souligne également que des communautés privées d’accès aux circuits légaux peuvent se retrouver dépendantes de réseaux criminels pour exploiter les sites et commercialiser leur production.

C’est ici que se trouve l’une des clés du financement.

Il ne faut pas seulement chercher l’argent. Il faut suivre la transformation de l’or en argent.

Avant d’accuser, traçons

Voilà le point sur lequel le débat public doit gagner en maturité.

Si nous voulons savoir qui finance le terrorisme, commençons par savoir qui bénéficie de l’or.

Qui exploite les sites ?

Qui les contrôle ?

Qui prélève ?

Qui collecte ?

Qui achète ?

Qui transporte ?

Qui assure le passage des frontières ?

Qui exporte ?

Qui raffine ?

Qui paie ?

Qui reçoit ?

Et surtout :

qui bénéficie finalement de la valeur créée ?

Ce sont des questions beaucoup moins spectaculaires qu’une accusation géopolitique.

Mais ce sont les bonnes questions.

Car le financement du terrorisme n’est pas une affaire de storytelling.

C’est une affaire de flux.

Et les flux peuvent être étudiés.

Ils peuvent être recoupés.

Ils peuvent être tracés.

Ils peuvent être cartographiés.

Ils peuvent conduire jusqu’aux bénéficiaires.

Encore faut-il avoir la volonté et les moyens de le faire.

La tentation du financier invisible

Le problème est que notre débat public adore les responsables invisibles.

C’est humainement compréhensible.

Une guerre aussi complexe que celle qui ravage le Sahel paraît difficilement explicable sans chercher une main cachée.

Mais cette explication comporte un piège.

Elle peut conduire à négliger les mécanismes parfaitement visibles qui permettent aux groupes armés de survivre.

Pendant que nous cherchons le mystérieux financier extérieur, un groupe peut taxer un site aurifère.

Pendant que nous débattons de la responsabilité d’une puissance étrangère, l’or peut continuer à circuler par des circuits informels.

Pendant que les réseaux sociaux désignent des commanditaires, des intermédiaires peuvent continuer à faire fonctionner le commerce.

Le terroriste, lui, n’a pas besoin de notre débat pour financer sa guerre.

Il lui suffit que son économie fonctionne.

C’est pourquoi la première bataille devrait être celle de la connaissance.

L’or comme caisse de guerre territoriale

Il faut également comprendre que l’or ne représente pas seulement une source de revenus.

Il peut contribuer au contrôle territorial.

Un groupe armé qui contrôle une zone aurifère contrôle potentiellement une population de travailleurs, des commerçants, des pistes, des informations et des flux économiques.

L’analyse fournie pour cette tribune souligne justement que les zones minières peuvent servir à taxer, recruter, recueillir des renseignements et organiser la logistique.

La conséquence est considérable.

Le contrôle de l’or peut renforcer le contrôle du territoire.

Et le contrôle du territoire peut à son tour renforcer la capacité du groupe armé à contrôler l’or.

Un cercle se met en place.

La violence permet de capter la richesse.

La richesse permet de financer la violence.

Voilà pourquoi combattre le financement du terrorisme implique nécessairement de combattre la captation clandestine de l’or.

Ce que nous devons savoir avant de chercher ailleurs

Il ne s’agit pas de prétendre que tout le financement du terrorisme sahélien provient de l’or.

Ce serait une autre simplification.

Il ne s’agit pas davantage d’affirmer que les financements extérieurs n’existent pas.

Ce serait tout aussi imprudent.

La question est différente.

Avant de conclure à l’existence d’un financement extérieur, sommes-nous capables de démontrer que nous avons compris et maîtrisé les financements qui prennent naissance dans les économies locales ?

Si la réponse est non, alors notre diagnostic est incomplet.

Et un diagnostic incomplet produit nécessairement une stratégie incomplète.

C’est là que la question de l’or devient stratégique.

Le document de référence rappelle que les revenus issus de l’exploitation aurifère peuvent être réinvestis dans les armes, les véhicules et la logistique des groupes armés.

Autrement dit, une partie de la guerre peut être alimentée par une richesse extraite du territoire même où cette guerre se déroule.

Il serait difficile d’imaginer paradoxe plus cruel.

La vraie question n’est donc pas : « Qui est derrière ? »

Cette formule, si populaire, mérite d’être retournée.

La première question ne devrait pas être :

« Qui est derrière les terroristes ? »

Elle devrait être :

« Comment les terroristes se financent-ils concrètement ? »

Puis :

« Quelle part de leurs ressources provient de l’or ? »

Puis :

« Quels réseaux leur permettent de transformer cette richesse en moyens financiers ? »

Et enfin :

« Qui sont les bénéficiaires finaux ? »

Une fois ces questions posées, les accusations éventuelles contre des acteurs extérieurs pourront être examinées avec beaucoup plus de sérieux.

Car si un financement étranger existe, les flux devront pouvoir être retrouvés.

Et s’il n’existe pas, ou s’il représente une part marginale du financement, les faits permettront également de le démontrer.

Dans les deux cas, c’est le même principe : suivre l’argent avant de désigner le coupable.

Maîtriser l’or, c’est aussi maîtriser la guerre

Il faut donc changer de méthode.

Les États sahéliens doivent connaître leurs zones aurifères.

Ils doivent savoir ce qui y est produit.

Ils doivent identifier les acteurs de la chaîne.

Ils doivent surveiller les circuits d’achat.

Ils doivent renforcer le contrôle des frontières.

Ils doivent développer la traçabilité.

Ils doivent croiser les renseignements miniers, douaniers et financiers.

Ils doivent surtout identifier les bénéficiaires réels des circuits clandestins.

Le document de référence appelle précisément à cartographier les sites, formaliser progressivement l’exploitation artisanale, identifier les comptoirs, tracer les flux et renforcer le renseignement financier.

Ce n’est pas une simple politique minière.

C’est une politique de sécurité.

Car chaque gramme d’or dont l’origine et le parcours échappent totalement à l’État constitue potentiellement une zone d’ombre.

Et dans une guerre, les zones d’ombre deviennent des opportunités.

Cessons de laisser notre or devenir l’argent de la guerre

Le paradoxe est saisissant.

Des populations pauvres extraient une richesse considérable du sous-sol.

Elles prennent des risques dans des conditions souvent difficiles.

Elles espèrent transformer quelques grammes d’or en revenus.

Mais là où l’État ne contrôle plus suffisamment le territoire, une partie de cette richesse peut être captée par ceux qui ont fait de la violence leur mode de pouvoir.

Le problème n’est donc pas l’orpailleur.

Le problème, c’est la captation de son travail par une économie de guerre.

Et c’est précisément pour cette raison que le débat sur le financement du terrorisme doit commencer par l’or.

Pas parce que l’or expliquerait tout.

Mais parce qu’il constitue un canal concret, documenté et observable.

Alors, avant de chercher le grand financier caché derrière les frontières, regardons ce qui se passe sous nos pieds.

Avant d’accuser une puissance étrangère, demandons qui contrôle nos sites aurifères.

Avant de désigner un commanditaire, suivons le parcours de l’or.

Avant de parler de milliards venus d’ailleurs, vérifions combien de richesses produites ici alimentent déjà la guerre.

Car il est toujours plus facile de chercher un ennemi à l’extérieur que de reconnaître une faille à l’intérieur.

Mais une politique sérieuse ne choisit pas l’explication la plus confortable.

Elle choisit celle que les faits permettent d’établir.

Dans le Sahel, l’or est une richesse.

Il peut aussi devenir une rente de guerre.

Notre responsabilité première est donc de savoir qui la contrôle, qui la capte et qui en profite.

Après seulement, nous pourrons regarder au-delà de nos frontières.

Thomas René pour Globe Infos

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