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Sahel : derrière le terrorisme, la bataille des récits qui manipulent l’opinion

Tribune/ De Ouagadougou à Niamey, les crises sahéliennes ne peuvent plus être réduites à des complots étrangers ou à des explications religieuses. Entre terrorisme, fractures militaires, influences extérieures et silences officiels, l’urgence consiste désormais à rétablir les faits et à interpeller les pouvoirs sur leur responsabilité dans la bataille de l’information.

Par Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »

Il existe, dans le Sahel d’aujourd’hui, une guerre que l’on voit moins que celle menée dans les zones rurales, autour des bases militaires ou au cœur des territoires frappés par les groupes armés : la guerre des récits.

Cette bataille se joue principalement sur les réseaux sociaux. Elle se nourrit de vidéos virales, de déclarations politiques, de comptes anonymes et de commentaires qui transforment chaque crise en démonstration d’une théorie déjà établie.

À chaque événement correspond alors un coupable désigné.

Une attaque terroriste ? La France.

Une mutinerie ? Une puissance étrangère.

Une arrestation ? Une tentative de déstabilisation.

Une opération militaire ? La preuve d’un complot.

Le mécanisme paraît efficace parce qu’il offre une explication immédiate à des phénomènes extraordinairement complexes. Pourtant, une explication facile ne constitue pas nécessairement une explication juste.

C’est précisément là que le débat sahélien devient dangereux. Lorsque la propagande prend la place de l’analyse, elle ne trompe pas seulement l’opinion publique. Elle prive également les États de la possibilité de comprendre leurs propres crises.

Ibrahim Traoré : une réalité religieuse qu’il serait irresponsable de nier

Le président burkinabè Ibrahim Traoré a lui-même posé une partie du problème dans une déclaration particulièrement directe.

« Vous ne pouvez pas détruire une base terroriste sans trouver des livres coraniques », a-t-il déclaré, expliquant que certains combattants rencontrés sur le terrain se considèrent engagés dans un combat religieux et que des prédicateurs peuvent contribuer à leur endoctrinement. Il a également appelé les responsables religieux à construire un « discours alternatif » contre l’extrémisme.

Cette déclaration mérite mieux que les caricatures auxquelles elle a donné lieu.

D’abord, la présence d’un Coran dans une base terroriste ne signifie évidemment pas que l’islam serait responsable du terrorisme. Des millions de musulmans vivent leur foi sans violence et sans jamais adhérer à l’idéologie djihadiste.

À l’inverse, nier la dimension idéologique des organisations djihadistes serait tout aussi dangereux. Ces groupes revendiquent une lecture radicalisée de références religieuses pour recruter, endoctriner leurs membres et légitimer la violence.

La question pertinente se situe donc ailleurs. Comment certains acteurs utilisent-ils la religion pour transformer un conflit politique ou social en prétendue guerre sacrée ?

Cette interrogation mérite une réponse sérieuse. Elle ne justifie toutefois ni l’amalgame entre islam et terrorisme, ni la suspicion généralisée envers les musulmans.

Kindo : quand le silence officiel nourrit la spéculation

L’affaire de l’imam Mohammad Ishaq Kindo illustre précisément cette difficulté.

Le prédicateur sunnite a été interpellé le 26 mai 2026 à Ouagadougou, deux jours après avoir publiquement critiqué un projet de loi sur les libertés religieuses. Au moment de son arrestation, la Fédération des associations islamiques du Burkina indiquait que les autorités ne lui avaient pas officiellement communiqué les motifs de l’interpellation.

Il faut ici rester rigoureux.

Rien ne permet de présenter cette arrestation comme la preuve que Kindo serait un terroriste ou qu’il aurait été arrêté pour appartenance à une organisation terroriste.

Cette précision n’empêche nullement de poser des questions au pouvoir burkinabè.

Pourquoi l’a-t-on arrêté ? Sur quelle base juridique ? Quels faits précis lui reproche-t-on ? Une procédure judiciaire a-t-elle été engagée ? Si oui, où en est-elle ?

Voilà les questions auxquelles un gouvernement qui prétend combattre la désinformation devrait répondre.

Car, lorsque l’État laisse un vide informationnel, d’autres acteurs s’empressent de le remplir.

Les uns parlent alors de répression religieuse. D’autres évoquent une infiltration islamiste. Certains vont encore plus loin et fabriquent des images ou recyclent d’anciennes vidéos pour leur faire raconter l’événement présent.

Des vérifications réalisées au Burkina Faso ont d’ailleurs identifié plusieurs contenus trompeurs ou générés par intelligence artificielle autour de l’affaire Kindo.

Le silence officiel devient ainsi, même involontairement, un accélérateur de désinformation.

Monsieur le Président, communiquez utile

C’est ici que les autorités burkinabè doivent être directement interpellées.

Communiquer ne signifie pas révéler des informations confidentielles lorsqu’une procédure judiciaire est en cours. De la même manière, la transparence n’oblige pas un gouvernement à dévoiler des informations opérationnelles susceptibles de mettre des vies en danger.

En revanche, communiquer signifie au minimum présenter les faits que la loi permet de rendre publics.

Une arrestation importante sans explication nourrit la rumeur. Une accusation sans éléments accessibles nourrit le soupçon. À l’inverse, une communication factuelle permet au citoyen de distinguer l’information officielle de la spéculation.

Dans une guerre où l’information constitue désormais une arme, le gouvernement burkinabè ne peut donc pas abandonner le terrain informationnel aux influenceurs, aux comptes anonymes et aux producteurs de contenus trompeurs.

La souveraineté informationnelle ne consiste pas à imposer un récit officiel. Elle consiste à fournir suffisamment de faits pour permettre aux citoyens de distinguer le vrai du faux.

Voilà ce que signifie communiquer utile.

Et si la France n’était pas l’explication à tout ?

Un autre récit mérite également d’être interrogé : celui qui attribue à la France ou à l’Occident la responsabilité essentielle, voire exclusive, du terrorisme au Sahel.

L’histoire impose évidemment de ne pas évacuer la question occidentale. La colonisation, les interventions militaires étrangères, les rivalités géopolitiques, les intérêts économiques et les choix diplomatiques occidentaux appartiennent à l’histoire contemporaine de la région.

Cependant, passer de cette réalité historique à l’affirmation selon laquelle l’Occident aurait fabriqué à lui seul le terrorisme sahélien constitue un raccourci que les faits disponibles ne suffisent pas à démontrer.

Les groupes djihadistes disposent de leurs propres idéologies, de réseaux de recrutement, de bases sociales, d’économies clandestines et de stratégies locales.

Surtout, ces organisations exploitent des frustrations bien réelles : conflits fonciers, pauvreté, absence de services publics, faiblesse de la justice, violences intercommunautaires, corruption, chômage des jeunes ou sentiment d’abandon de certaines populations.

Ainsi, le terrorisme ne disparaît pas simplement parce qu’une puissance étrangère quitte le théâtre sahélien.

Un facteur extérieur peut peser lourdement sur une crise sans constituer pour autant son unique cause.

Cette nuance demeure essentielle.

Niger : le putsch manqué que l’on ne peut pas expliquer uniquement par l’étranger

Le Niger vient d’en fournir une illustration spectaculaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août 2026, de jeunes officiers des forces spéciales ont attaqué simultanément le palais présidentiel et la base aérienne 101 de Niamey. Ils ont également tenté de prendre le contrôle de la télévision publique.

Pendant plusieurs heures, le rapport de force est demeuré incertain au sein de l’armée.

Le putsch a finalement échoué, avec une intervention décisive de militaires russes de l’Africa Corps présents au Niger. Pourtant, l’essentiel se trouve ailleurs : l’événement a révélé une fracture interne de l’appareil militaire nigérien.

Selon des informations rapportées par Le Monde, certains jeunes officiers engagés sur le front subissaient une forte pression opérationnelle tandis que les forces nigériennes encaissaient de lourdes pertes face aux groupes djihadistes. Des tensions autour du commandement et de la loyauté des différentes unités auraient également contribué au climat de défiance.

Depuis, le général Abdourahamane Tiani a remplacé le chef d’état-major des armées et procédé à l’arrestation d’au moins 200 militaires, selon des informations publiées en septembre.

Peut-on réduire l’ensemble de cette séquence à une manipulation française ? Les éléments disponibles ne permettent pas de l’affirmer.

Peut-on, à l’inverse, exclure par principe toute influence étrangère ? Pas davantage.

La seule position sérieuse consiste à distinguer ce qui est établi, ce qui reste plausible et ce qui doit encore être démontré.

C’est précisément cette discipline que les récits de propagande abandonnent.

Le Sahel n’a pas besoin de nouveaux boucs émissaires

Une autre dérive mérite la même vigilance : transformer les tensions militaires en explication ethnique.

Les équilibres entre communautés, la représentation des Zarma dans certaines structures, les rivalités de carrière, les rapports entre générations d’officiers, l’héritage politique de Mahamadou Issoufou et les influences extérieures méritent d’être étudiés.

Cependant, aucune de ces variables ne peut, à elle seule, expliquer une crise aussi complexe.

Dire « c’est la France » devient alors simpliste.

Dire « c’est l’islam » l’est tout autant.

Accuser « les Zarma » ou « les Russes » ne permet pas davantage de comprendre l’ensemble du problème.

Les crises sahéliennes sont multifactorielles.

Par conséquent, vouloir les enfermer dans une seule explication revient finalement à refuser de les comprendre.

Le véritable danger : une opinion publique enfermée dans des récits fabriqués

Le problème le plus préoccupant ne réside donc pas uniquement dans la circulation de fausses informations.

Il réside aussi dans la fabrication progressive d’une opinion publique incapable d’accepter la complexité.

Lorsqu’une population entend constamment que tous ses malheurs viennent de l’étranger, elle risque de ne plus interroger ses propres institutions.

Lorsqu’on lui explique que toute critique religieuse représente une menace, elle risque de confondre foi, conservatisme religieux et extrémisme violent.

Lorsqu’une mutinerie est systématiquement présentée comme un complot extérieur, les frustrations internes de l’armée disparaissent du débat.

C’est ainsi que les récits fabriqués deviennent politiquement dangereux.

Ils permettent de contourner les questions difficiles et de déplacer constamment la responsabilité vers un ennemi extérieur.

Pourtant, les questions essentielles demeurent.

Pourquoi certaines zones échappent-elles durablement à l’État ?

Pourquoi certains jeunes rejoignent-ils les groupes armés ?

Pourquoi des militaires engagés au front finissent-ils par se retourner contre leur hiérarchie ?

Pourquoi l’État communique-t-il parfois si tard sur des événements susceptibles de bouleverser la stabilité nationale ?

Voilà les interrogations auxquelles les sociétés sahéliennes attendent des réponses.

Le Burkina Faso doit aussi gagner la bataille de la crédibilité

Le président Ibrahim Traoré a raison de considérer que l’idéologie extrémiste constitue un problème que l’État ne peut ignorer.

Cependant, une politique de lutte contre l’extrémisme religieux doit s’accompagner d’une exigence tout aussi forte de transparence, de distinction et de droit.

Un imam radical n’est pas automatiquement un terroriste.

Un critique du gouvernement n’est pas automatiquement un ennemi de la nation.

Un musulman pratiquant n’est pas un djihadiste.

De la même manière, un gouvernement qui dénonce la désinformation doit accepter que les citoyens lui demandent des preuves.

C’est là que se joue désormais une partie essentielle de la bataille.

Le Burkina Faso ne doit pas seulement reconquérir son territoire. Il doit également reconquérir la confiance de son opinion publique.

Pour y parvenir, Ouagadougou doit communiquer davantage sur les faits, expliquer les procédures, documenter les accusations et reconnaître publiquement ce qui demeure inconnu.

Parce que, dans une guerre de l’information, le silence n’est jamais neutre.

Il laisse la place aux autres.

Et lorsque ceux qui occupent cet espace sont les propagandistes, les complotistes et les fabricants de fausses nouvelles, ce ne sont plus seulement les faits qui disparaissent.

C’est la capacité d’une société à penser par elle-même qui recule.

Le Sahel mérite mieux que cela.

Il mérite des gouvernements capables de dire ce qu’ils savent, de reconnaître ce qu’ils ignorent encore et de démontrer ce qu’ils affirment.

Il mérite également des citoyens auxquels on ne demande pas de croire aveuglément.

Mais de comprendre.

Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon » 

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