Pénurie de carburant au Gabon : le paradoxe d’un pays producteur de pétrole

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Entre dépendance aux produits raffinés, fragilité des stocks et défis de la distribution, la pénurie révèle les limites du dispositif énergétique national et relance le débat sur la souveraineté du Gabon.

Par Bénédicte NGUI, analyste politique

La scène paraît presque contradictoire : un pays producteur de pétrole confronté à des difficultés d’approvisionnement en carburant. Pourtant, derrière cette apparente anomalie se trouve une réalité beaucoup plus complexe. Le Gabon produit du pétrole brut, mais cette production ne garantit pas, à elle seule, la disponibilité permanente des produits pétroliers à la pompe.

La pénurie qui touche actuellement le pays, d’abord marquée par des difficultés d’approvisionnement en gasoil avant de concerner plus largement les produits pétroliers, dépasse donc la seule question de la distribution. Elle interroge la capacité du Gabon à maîtriser l’ensemble de sa chaîne énergétique, depuis le pétrole extrait du sous-sol jusqu’au carburant consommé par les ménages, les transporteurs et les entreprises.

Le pétrole brut ne remplit pas directement les réservoirs

C’est probablement le premier paradoxe à lever.

Être producteur de pétrole ne signifie pas nécessairement disposer de capacités suffisantes pour transformer ce pétrole en carburants destinés au marché intérieur. Le Gabon reste confronté à des vulnérabilités dans les différentes étapes qui séparent l’extraction du brut de sa disponibilité effective à la pompe.

La production, le raffinage, le stockage, le transport et la distribution constituent des maillons distincts. Une difficulté affectant l’un d’entre eux peut donc perturber l’ensemble de la chaîne.

La SOGARA, unique raffinerie du pays, occupe dans ce dispositif une position stratégique. La question n’est donc pas uniquement de savoir combien de pétrole le Gabon produit, mais aussi quelle capacité le pays possède pour transformer, stocker et distribuer les produits nécessaires à son économie.

Cette distinction est fondamentale. Un pays peut disposer d’une ressource abondante dans son sous-sol tout en demeurant vulnérable lorsqu’il s’agit de garantir quotidiennement son approvisionnement en produits raffinés.

La souveraineté énergétique se mesure à la capacité d’anticiper

La souveraineté énergétique ne consiste pas seulement à extraire davantage de barils.

Elle suppose de maîtriser autant que possible les différents maillons de la chaîne : production, raffinage, stockage, transport, distribution et disponibilité effective des produits pétroliers.

Lorsque le marché national dépend d’approvisionnements extérieurs pour rétablir progressivement la disponibilité des carburants, la question de la sécurité énergétique prend une dimension stratégique. La production nationale de brut ne suffit alors pas, à elle seule, à protéger le pays contre les tensions d’approvisionnement.

C’est précisément ici que le débat politique doit évoluer.

La question ne devrait plus être seulement : combien de pétrole le Gabon produit-il ?

Elle devrait aussi être : quelle valeur ajoutée le pays tire-t-il de cette ressource et quelle sécurité énergétique est-il capable d’en garantir à sa population ?

Cette distinction permet de replacer la crise actuelle dans une perspective plus large. La souveraineté énergétique ne se proclame pas. Elle se mesure à la capacité d’un État à absorber une perturbation sans que celle-ci ne se transforme rapidement en difficulté nationale.

Quand le carburant manque, toute l’économie ralentit

Le carburant n’est pas un produit ordinaire.

Il fait fonctionner les transports, alimente une partie importante de l’activité économique et conditionne la circulation des personnes et des marchandises. Une tension prolongée sur l’approvisionnement peut donc rapidement produire des effets en chaîne.

Les taxis et les transporteurs sont parmi les premiers concernés. Les déplacements deviennent plus difficiles. Les entreprises peuvent voir leurs coûts logistiques augmenter. Les activités commerciales peuvent être perturbées. Les ménages, eux, peuvent subir indirectement les conséquences de cette tension à travers la mobilité, le coût du transport et, potentiellement, le prix de certaines marchandises.

La pénurie de carburant devient ainsi une question économique et sociale.

Elle touche également une dimension plus politique : la confiance.

Dans une économie moderne, les citoyens attendent de l’État qu’il garantisse la continuité des services et des approvisionnements essentiels. Lorsque cette continuité est perturbée, l’interrogation ne porte plus seulement sur le produit manquant. Elle porte aussi sur la capacité collective à anticiper la crise, à y répondre et à éviter qu’elle ne se reproduise.

La question sensible des stocks et de la gestion

Il serait imprudent de transformer une tension d’approvisionnement en accusation sans disposer de preuves établissant d’éventuelles responsabilités individuelles ou institutionnelles.

Les autorités ont expliqué que la situation résultait notamment de difficultés d’approvisionnement et de la diminution des stocks disponibles. Ces éléments doivent être pris en compte.

Ils ne dispensent toutefois pas d’un examen approfondi du système.

Pourquoi les stocks disponibles ne permettent-ils pas d’absorber suffisamment longtemps une rupture d’approvisionnement ?

Quelle est la capacité réelle de stockage du pays ?

Quelle est la capacité effective de raffinage de la SOGARA ?

Quelle coordination existe-t-il entre producteurs, raffineur, société de stockage, importateurs, marketeurs et transporteurs ?

Et surtout, quel niveau minimal de stock le Gabon doit-il impérativement maintenir pour garantir plusieurs semaines de consommation nationale ?

Ces interrogations ne constituent pas en elles-mêmes des accusations. Elles relèvent d’une exigence normale de politique publique.

Une politique énergétique crédible doit pouvoir déterminer à l’avance le niveau de vulnérabilité du pays, identifier les points de rupture possibles et prévoir les mécanismes permettant d’assurer la continuité de l’approvisionnement.

La crise actuelle offre précisément l’occasion de documenter ces questions et d’apporter au public des réponses précises.

Sortir de la gestion de crise

Une pénurie peut être traitée comme un incident ponctuel. Elle peut aussi devenir un révélateur.

La situation actuelle invite à examiner la robustesse de l’ensemble du dispositif national d’approvisionnement en carburants. Elle peut surtout servir à mesurer l’écart entre l’ambition affichée de souveraineté énergétique et sa traduction concrète pour le consommateur.

Le renforcement des capacités de stockage, notamment à travers de nouvelles infrastructures pétrolières, peut contribuer à réduire les tensions récurrentes d’approvisionnement. Mais les infrastructures ne suffiront pas à elles seules.

Il faudra également renforcer la planification des stocks, la maintenance industrielle, la transparence des flux et la coordination entre les différents acteurs de la chaîne.

La capacité nationale de raffinage constitue également un élément central de cette réflexion.

L’objectif ne devrait donc pas être simplement de résoudre la pénurie actuelle et de revenir à la normale. Il devrait être de comprendre pourquoi une tension d’approvisionnement peut prendre une telle ampleur et quelles protections doivent être mises en place pour éviter qu’un épisode similaire ne se reproduise.

C’est à ce niveau que la crise devient une question de politique publique.

Le véritable paradoxe n’est pas le pétrole, mais la sécurité qu’il doit produire

La situation actuelle rappelle une réalité fondamentale : la richesse pétrolière d’un pays ne se mesure pas uniquement au nombre de barils extraits de son sous-sol.

Elle se mesure aussi à la capacité de cette richesse à garantir la mobilité des citoyens, le fonctionnement des entreprises, la stabilité des prix et la continuité de l’activité économique.

Le Gabon ne peut donc pas se satisfaire d’être simplement un pays qui produit et exporte du pétrole. L’ambition doit être celle d’un pays capable de produire, transformer, stocker et distribuer efficacement ses ressources énergétiques.

La véritable question n’est finalement pas de savoir si le Gabon possède du pétrole.

Elle est de savoir pourquoi, malgré cette ressource, le pays peut encore connaître des tensions importantes sur le carburant.

Cette contradiction mérite désormais une réponse structurelle. Elle concerne les pouvoirs publics, les opérateurs pétroliers et l’ensemble des acteurs de la chaîne d’approvisionnement.

Car la souveraineté énergétique ne se mesure pas au nombre de barils qui sortent du sol.

Elle se mesure aussi à la capacité du pays à faire en sorte que ces barils contribuent, durablement, à la sécurité énergétique et au quotidien des Gabonais.

Bénédicte NGUI
Analyste politique

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