Entre formation des ingénieurs, recherche appliquée et partenariats avec les industriels, l’université marocaine entend contribuer à l’émergence d’une expertise gabonaise capable de maîtriser la transformation des ressources minières.
Par Lauritou pour globe infos « le monde décrypté depuis le Gabon »
Lors d’un webinaire consacré à la science africaine au service de la souveraineté minière et industrielle du Gabon, l’université marocaine Mohammed VI Polytechnique (UM6P) a ouvert ses laboratoires, ses bourses et son expérience à des journalistes et acteurs gabonais. Le message du professeur Mostafa Benzaazoua tient en une phrase : le Gabon possède les ingrédients d’une industrialisation minière réussie, il lui reste à former les talents qui la porteront.
Rarement une université dévoile aussi ouvertement la recette de sa réussite. Animé par Eugénie Klein, le webinaire a réuni trois voix : Salma Bouaissi, du bureau communication et relations publiques de l’UM6P, le professeur Benzaazoua, directeur du Geology and Sustainable Mining Institute (GSMI), et François Junior Oyabi, entrepreneur gabonais passé par les bancs de l’établissement. Ensuite, les questions des participants ont donné à l’échange une densité remarquable. Globe Infos en retient une conviction : la souveraineté minière se prépare d’abord dans les amphithéâtres et les laboratoires.
Une université née d’un besoin industriel
Inaugurée en 2017 par le roi Mohammed VI, l’UM6P bénéficie du soutien du groupe OCP et occupe un campus de 1 000 hectares près de Marrakech. Son credo, « learning by doing », tient en trois mots : on apprend en faisant. Ainsi, une ferme expérimentale, une mine expérimentale, un grand centre de données et un parc d’énergies vertes prolongent les salles de cours.
Le bilan, en moins de dix ans, force le respect. L’université compte plus de 9 000 étudiants, dont 55 % de filles, issus de 42 nationalités. Le Times Higher Education la place première du Maroc et d’Afrique du Nord, puis quatrième d’Afrique, sur près de 2 200 établissements évalués. Elle a aussi décroché cinq étoiles au QS Stars en 2024.
Surtout, l’excellence n’y est pas réservée aux plus fortunés. Près de 80 % des étudiants reçoivent une bourse, et 60 % une bourse complète, a précisé Salma Bouaissi. Par ailleurs, l’UM6P entretient plus de 50 partenariats dans 20 pays africains, dont le Gabon, qu’elle présente comme un « grand partenaire ». Dans quelques jours, sa première antenne sur le continent ouvrira à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire, avec une école d’agriculture numérique.
La leçon d’OCP : remonter la chaîne de valeur
Le professeur Benzaazoua a d’abord rappelé l’origine de l’établissement : « une université autonome, mais incubée par l’OCP » pour répondre à ses besoins de recherche et d’innovation. Puis il a raconté un raisonnement en cascade. Détenteur d’une ressource majeure, le phosphate, l’OCP a produit de l’acide phosphorique, puis des engrais. Pour cela, il lui fallait du soufre et de la potasse, de l’eau, donc du dessalement, et de l’énergie, donc des renouvelables. Chaque besoin a fait naître une filière. Enfin, l’industriel a eu besoin de talents et d’innovation. « Il a développé cette université pour répondre à ses besoins », a résumé le professeur.
Le parallèle avec le Gabon s’impose, et l’universitaire l’assume. « Le Gabon a tous les ingrédients pour le faire, a-t-il estimé. Il a un sous-sol riche, et un potentiel en talents qu’il faut juste former. » Eugénie Klein a d’ailleurs rappelé que la filière extractive est prioritaire pour le pays, et que le président Brice Clotaire Oligui Nguema porte une politique ambitieuse pour former les Gabonais aux métiers de la transformation des minerais.
Le GSMI, de l’exploration à la fermeture de la mine
Créé en 2021, le GSMI fête ses cinq ans avec des chiffres éloquents : 458 publications scientifiques, 59 projets de recherche en cours, plus de 200 membres, dont 43 chercheurs et experts, et plus de 35 partenariats institutionnels et industriels. Ses doctorants, plus de 90 aujourd’hui, viennent du Maroc, de la RDC, de la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso, du Nigeria et du Togo. Le professeur regrette de ne pas encore compter de Gabonais dans leurs rangs, et juge que cela ne saurait tarder. Cette page blanche est une invitation.
L’institut couvre toute la chaîne : exploration, géologie de production, hydrogéologie, exploitation à ciel ouvert ou souterraine, traitement des minerais, hydrométallurgie, pyrométallurgie, environnement et fermeture des sites. Ses laboratoires embrassent presque tout le spectre de la géophysique de terrain, et l’institut commence à s’équiper de capteurs portés par des drones pour l’analyse aéroportée. En outre, il forme des cadres en cours d’emploi pour OCP et Managem. Parmi eux figurent des Gabonais, a souligné le professeur.
Première leçon : connaître son sous-sol
« C’est là que commence la souveraineté », a insisté Mostafa Benzaazoua, à propos de la connaissance du sous-sol. Cela passe par la géophysique aéroportée, qui détecte les anomalies, puis par l’exploration de terrain et la cartographie. Sous les tropiques, le couvert végétal complique le travail de surface, ce qui renforce l’intérêt des levés aériens.
François Junior Oyabi a apporté une précision rassurante : au ministère des Mines, la Direction générale des mines peut remettre une carte minière du Gabon. Cette vue d’ensemble existe donc depuis longtemps. Il reste à l’affiner par des campagnes plus poussées, afin de mesurer l’intérêt économique de chaque indice.
Une fois le potentiel connu, vient la transformation. « Plus on va transformer, plus on va concentrer, raffiner, plus la valeur ajoutée augmente », a expliqué le professeur. Pour le manganèse, il recommande d’exporter un concentré, voire un oxyde, plutôt que le minerai brut. « Je pense que le Gabon a déjà franchi ces étapes, mais il faut aller encore plus loin. »
L’énergie sera le nerf de cette marche en avant. Interrogé sur l’ambition de transformation du manganèse et sur les tensions électriques, le professeur reste optimiste. Selon lui, le pays dispose de gaz, de pétrole, mais aussi d’un potentiel hydroélectrique et solaire « énorme ». Cette énergie verte permettrait de fabriquer des produits à faible empreinte carbone, très compétitifs sur les marchés internationaux. François Junior Oyabi a ajouté que le pays voit déjà émerger une centrale solaire dépassant le gigawatt.
Le raffinage, enfin, concentre le vrai savoir-faire. Le professeur cite les terres rares : celui qui maîtrise leur séparation tient une souveraineté considérable. La recette, dit-il, est simple : des centres de recherche avec des chercheurs confirmés, pour adapter les technologies à chaque minerai, car « les minerais ne se ressemblent pas ».
Troisième leçon : faire de la recherche une condition des partenariats
Le professeur propose un levier original : demander aux grands groupes miniers de financer des laboratoires et des centres de recherche sur place. Il cite l’exemple de l’aluminium en Guinée. En contrepartie, l’État négocie la fiscalité. Les multinationales y gagnent aussi, car elles cherchent des écoles doctorales et des centres capables de les accueillir.
Au Gabon, cette logique prend déjà forme. François Junior Oyabi a cité Ivindo Iron, filiale du groupe australien Fortescue, qui finance des formations initiales, des masters et des doctorats entre le Gabon, la France et l’Australie. Il a aussi mentionné l’École des mines et de la métallurgie de Moanda, créée par des industriels dont Comilog. Mikail Ba, journaliste spécialisé en investigation financière, a précisé qu’une nouvelle vague d’étudiants venait de partir en Australie, et que d’autres suivraient cette semaine.
Le professeur a toutefois posé une condition de méthode. Relocaliser la transformation ne se décrète pas « avec un claquement de doigts ». Il faut des jalons, des moyens, des conditions légales et financières, puis un suivi rigoureux sur le terrain. Il a aussi salué la RDC, qui a fait « un pas de géant » en se dotant de protocoles de contrôle de ce qui quitte le pays, un projet mené avec l’UM6P.
François Junior Oyabi, un parcours qui incarne la promesse
Le témoignage de François Junior Oyabi a donné chair à ces idées. Arrivé au Maroc en 2016, il décroche un bachelor en ingénierie mathématique à Marrakech, et voit ses dossiers acceptés pour le Canada. Un ami l’invite alors à une conférence à l’UM6P. À la porte, il croit s’être trompé d’adresse, tant les infrastructures lui semblent hors du commun. Il passe le concours, réussit, et découvre une université « inclusive », où la bourse ouvre la porte aux plus méritants. Il y préside le club des étudiants internationaux pendant deux ans.
Après un an de travail au Maroc, puis un passage en Afrique du Sud, il rentre au Gabon et fonde son cabinet de conseil en ingénierie d’affaires. Il accompagne aujourd’hui des partenaires étrangers dans la pêche hauturière, le logement social, les travaux publics et l’énergie. Valéry Mbondjo, directeur de publication de Peuple Info, l’a interrogé sur le climat des affaires au Gabon. Sa réponse est franche : les débuts n’ont pas été simples, et trouver ses premiers clients demande de la persévérance. Pourtant, il constate plus de fluidité dans le traitement des dossiers techniques et administratifs. Sa conclusion : « L’environnement est certes difficile, mais non seulement il est praticable, mais il s’améliore. »
Le webinaire a dépassé le stade des constats. Le professeur a décrit un programme déjà à l’œuvre avec la RDC, la Guinée et le Sénégal : douze doctorants, quatre par pays, en cotutelle avec les universités locales. Chacun passe la moitié de son temps à l’UM6P, l’autre moitié dans son pays, où il peut mener son terrain. Le financement reste à la portée des États, puisqu’un doctorat demande surtout une bourse et des frais de recherche.
François Junior Oyabi a aussitôt proposé de prolonger la démarche : contacter l’École des mines de Moanda, bâtir des programmes conjoints de recherche et développement, et faire monter le nombre de Gabonais au GSMI. Selon lui, le Plan national de croissance et de développement 2026-2030 place l’industrie minière au cœur de la transformation, avec une échéance fixée à 2029 pour la valorisation du manganèse. Salma Bouaissi a de son côté évoqué le programme de bourses conclu avec la Fondation Mastercard, qui forme déjà de nombreuses jeunes Africaines.
La science, l’État et la presse
Valéry Mbondjo a posé la question de fond : la science suffit-elle sans volonté politique, et pourquoi ne pas implanter une antenne de l’UM6P au Gabon ? Le professeur a reconnu le caractère politique de l’interrogation, tout en défendant sa conviction. Selon lui, tout commence par la recherche et par des universités de haut niveau, qui forment les conseillers « visionnaires, courageux, audacieux » dont les dirigeants ont besoin.
Puis il s’est tourné vers les journalistes présents. « Il faut expliquer ça pédagogiquement », a-t-il lancé, en leur confiant un rôle central. Voilà une mission que Globe Infos revendique volontiers. Car au terme de ce webinaire, la feuille de route tient en quatre verbes : connaître, transformer, former, négocier. Le Gabon détient les ressources, l’énergie et la jeunesse. L’UM6P propose son savoir-faire et sa main tendue. Il reste à écrire, ensemble, la suite.
Lauritou pour Globe Infos
Le monde décrypté depuis le Gabon

