Par Globe infos « le monde décrypté depuis le Gabon »
Le meurtre du livreur Koné Mamadou à Abidjan n’est pas un fait divers isolé. Il révèle une bombe démographique que les États africains peinent, année après année, à désamorcer.
Deux trajectoires d’une même jeunesse
Un jeune homme meurt pour une moto. Trois autres jeunes hommes le tuent pour la revendre 100 000 francs CFA. Entre la victime et ses bourreaux, l’écart d’âge se compte sans doute en quelques années à peine. Cette proximité générationnelle devrait nous arrêter plus que l’horreur du geste lui-même. Ce drame de Cocody n’oppose en effet pas le bien au mal dans l’abstrait. Il met plutôt face à face deux trajectoires possibles d’une même jeunesse. L’une s’accroche à un travail précaire. L’autre bascule dans la violence, faute d’alternative crédible.
Loin de minimiser l’acte, et encore moins de l’excuser, cette tribune pose une question que l’indignation légitime tend souvent à escamoter. Quelles politiques publiques préparons-nous, en effet, pour des millions de jeunes Africains qui sortent chaque matin dans la rue sans destination précise ?
Une bombe démographique déjà amorcée
Les chiffres, ici, ne relèvent pas de la spéculation. Selon l’Organisation internationale du travail, plus d’un jeune Africain sur quatre ne travaille pas, n’étudie pas et ne suit aucune formation. Cela représente environ 72 millions de personnes. La Banque mondiale évalue, par ailleurs, à 740 millions la hausse attendue de la population en âge de travailler en Afrique subsaharienne d’ici 2050. Chaque année sur cette période, jusqu’à 12 millions de jeunes se présenteront ainsi sur le marché du travail. La région, elle, ne crée aujourd’hui que 3 millions d’emplois salariés formels par an.
L’âge médian du continent atteint désormais 19,5 ans, l’un des plus bas au monde. Cette jeunesse pléthorique peut devenir un formidable moteur de croissance, si elle est bien accompagnée. C’est ce que les économistes appellent le dividende démographique. Mal préparée, elle se transforme au contraire en poudrière sociale. Le cas ivoirien illustre cette bascule avec une acuité particulière.
La Côte d’Ivoire, vitrine et angle mort
Le pays affiche pourtant l’un des meilleurs bilans macroéconomiques de la sous-région. Sa croissance dépasse régulièrement les 6 % par an. Mais cette prospérité statistique masque une réalité bien plus rugueuse pour sa jeunesse. Le taux de chômage officiel y demeure ainsi artificiellement bas, autour de 2 à 3 %. Ce chiffre ne dit presque rien de la précarité réelle. Selon la Banque mondiale, près de 19 % des jeunes Ivoiriens de 15 à 24 ans ne sont ni scolarisés, ni en emploi, ni en formation. Cette proportion grimpe même à environ 25 % chez les jeunes femmes. Près de neuf emplois sur dix relèvent, par ailleurs, du secteur informel.
Le président Alassane Ouattara évoque un chômage des jeunes limité à 4 %. De nombreux chercheurs et acteurs de terrain jugent toutefois ce chiffre largement sous-évalué. Il ignore en effet le sous-emploi massif de millions de jeunes diplômés. Ces derniers exercent souvent des métiers sans rapport avec leur formation, faute de mieux. Ils deviennent chauffeurs VTC, livreurs à moto ou vendeurs ambulants. Koné Mamadou appartenait précisément à cette catégorie de travailleurs de l’économie de plateforme. Il se trouvait en première ligne d’une précarité que les statistiques officielles peinent à documenter.
Des programmes, mais pas à la hauteur
Il serait injuste de prétendre que rien n’a été tenté. Entre 2023 et 2025, l’État ivoirien a investi 831 milliards de francs CFA dans son Programme Jeunesse. Le pays a d’ailleurs lancé, en décembre dernier, une nouvelle édition de son Programme national de stage, d’apprentissage et de reconversion. Il ambitionne d’accompagner plus de 152 000 jeunes en 2026. Ces efforts méritent d’être salués, tant ils tranchent avec l’inertie qui prévaut ailleurs sur le continent.
Ils demeurent néanmoins hors de proportion avec l’ampleur du défi. Des dizaines de milliers de jeunes bénéficient chaque année d’un stage ou d’une formation. Mais des centaines de milliers d’autres n’accèdent, eux, à aucun dispositif structurant. L’écart entre l’offre de formation et les besoins réels du marché du travail reste, de surcroît, considérable. Le pays continue ainsi de manquer de personnel qualifié dans le BTP ou le numérique.
Dans le même temps, des cohortes entières de diplômés en sciences humaines ou en droit ne trouvent aucun débouché correspondant à leur cursus.
Le prix politique de l’inaction
Ce décalage n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. C’est précisément ce qui rend ce drame édifiant pour l’ensemble du continent. Du Maroc à Madagascar en passant par le Kenya, des mouvements de contestation portés par une jeunesse à bout de patience ont secoué plusieurs pays africains en 2024 et 2025. À Madagascar, cette colère a même précipité la chute du président en exercice. Ces épisodes partagent, malgré leurs différences, un même terreau. Des jeunes estiment avoir hérité de problèmes qu’ils n’ont pas créés. Ils jugent, en outre, que leurs dirigeants ne les prennent pas suffisamment au sérieux.
La recherche académique documente d’ailleurs, depuis longtemps, ce lien entre chômage des jeunes et instabilité politique en Afrique de l’Ouest. Un jeune sans perspective devient une cible facile pour quiconque cherche à instrumentaliser sa colère. Cela peut être un réseau criminel, un mouvement politique radical ou, plus simplement, un besoin immédiat d’argent qui pousse au braquage.
Une vidéo, présentée sur les réseaux sociaux comme le récit de l’un des suspects du meurtre de Koné Mamadou, en offre une illustration glaçante. Son authenticité n’a pas été confirmée à ce jour. Un homme y raconte avoir suivi un « ami » vers un mode opératoire déjà rodé.
Vraie ou reconstituée, cette scène dit quelque chose de juste sur l’engrenage social qui mène certains jeunes au crime. Cette mécanique-là, la seule répression ne suffira jamais à l’enrayer.
Ce que les décideurs doivent entendre
Il ne s’agit pas ici de déresponsabiliser les auteurs d’un crime odieux. Il ne s’agit pas non plus de transformer chaque délinquant en victime du système. La justice ivoirienne doit faire son travail, avec fermeté. Mais la fermeté judiciaire, seule, ne résout jamais un problème structurel. Elle en traite les symptômes les plus visibles, sans s’attaquer à ses racines.
Les gouvernements africains doivent donc changer d’échelle dans leur approche de la jeunesse. Cela suppose, d’abord, d’aligner les filières de formation sur les besoins réels de l’économie. Le marché n’absorbe pas, en effet, les diplômés que le système continue de produire en masse. Cela suppose, ensuite, d’investir massivement dans la formalisation de l’économie informelle. Celle-ci emploie l’écrasante majorité des jeunes actifs, sans leur offrir la moindre protection sociale ni perspective d’évolution. Cela suppose, enfin, de sortir d’une vision de la jeunesse réduite à des programmes d’insertion ponctuels. Il faut construire, à la place, de véritables politiques industrielles et agricoles, capables de créer des emplois à l’échelle du défi démographique.
L’Afrique compte aujourd’hui la population la plus jeune du monde. Elle peut en faire un atout décisif pour son développement. Il lui faudra, pour cela, cesser de considérer cette jeunesse comme un problème à gérer plutôt que comme une ressource à investir. Faute de quoi, d’autres Koné Mamadou continueront de mourir pour une moto. D’autres jeunes hommes continueront, eux, de la voler pour survivre. Le prix d’une vie humaine, avons-nous lu sous cette actualité, s’élèverait à 100 000 francs CFA. C’est là, très précisément, la mesure de notre échec collectif.