Tribune libre De la pêche nocturne à l’omniprésence médiatique : mutation de la communication présidentielle au Gabon à l’ère d’Oligui Nguéma

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Du modèle institutionnel au président connecté : le rôle de Chamberland Moukouama dans la reconfiguration de la relation pouvoir, médias et opinion

Introduction : quand la communication présidentielle change de visage

La communication politique contemporaine connaît une transformation qui dépasse largement la simple apparition des réseaux sociaux. Ce qui évolue désormais, c’est la relation entre le dirigeant politique, le journaliste, le média et le citoyen.

Pendant longtemps, la communication présidentielle reposait principalement sur des dispositifs institutionnels : discours officiels, communiqués, conférences de presse, interviews organisées, déplacements couverts par les médias et intervention de la presse présidentielle. Ces formes n’ont pas disparu. Elles coexistent désormais avec des communications beaucoup plus directes, personnalisées, mobiles et numériques.

Dominique Wolton rappelle que la communication politique est avant tout une relation entre acteurs et publics. Andrew Chadwick, avec la notion de « système médiatique hybride », montre pour sa part que les anciens et les nouveaux médias ne se substituent pas nécessairement : ils peuvent s’articuler et se renforcer mutuellement.

Le Gabon constitue aujourd’hui un terrain particulièrement intéressant pour observer cette transformation.

De la communication institutionnelle à la communication de proximité

Depuis l’arrivée au pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguéma, plusieurs formes de communication présidentielle se développent parallèlement. Aux cérémonies officielles, discours et déplacements, s’ajoutent des séquences de proximité, davantage personnalisées et adaptées aux codes des médias numériques.

La séquence de Mayumba, le 28 mai 2026, au cours d’une partie de pêche nocturne avec Chamberland Moukouama, les descentes inopinées sur les chantiers de construction à Libreville sous le regard de Chamberland Moukouama, la participation à un match de volley-ball avec ses anciens camarades de lycée à Port-Gentil en présence de Chamberland Moukouama, constituent à cet égard des scènes particulièrement révélatrices. Le président n’est plus placé derrière un pupitre ou dans un décor protocolaire. Il échange dans des environnements ordinaires, de nuit à bord d’une embarcation et, le jour, les pieds dans la boue et les crevasses, et toujours avec un interlocuteur qui pose des questions directes. Le décor devient alors lui-même un élément du message.

La question n’est donc plus seulement : que dit le président ?

Elle devient aussi : où parle-t-il, avec qui, devant quelle caméra, selon quel format et pour quel public ?

Chamberland Moukouama : une nouvelle médiation présidentielle

La présence de Chamberland Moukouama dans plusieurs séquences de communication présidentielle mérite dès lors d’être étudiée comme un phénomène de concentration politique.

Le format « CASH » repose sur une apparente proximité avec le citoyen : questions directes, langage moins protocolaire, environnement non institutionnel et diffusion numérique. Plusieurs analyses gabonaises ont interprété cette pratique comme une évolution importante des codes de la communication présidentielle. Mais cette proximité ne signifie pas disparition de la médiation. Elle produit au contraire une nouvelle médiation. Celui qui filme, interroge, sélectionne, monte et diffuse participe nécessairement à la construction du récit présidentiel.

John B. Thompson avait montré que la médiatisation transforme profondément les conditions de la visibilité politique. Le pouvoir ne se contente plus d’être présent dans les institutions : il doit aussi être visible dans des espaces médiatiques multiples.

La pêche nocturne, les visites risquées des chantiers et la partie de hand-ball peuvent ainsi être considérées comme des objets d’étude particulièrement révélateurs : elles associent présidentialité, proximité, mise en scène, journalisme et réseaux sociaux.

Trump : trois séquences révélatrices d’une même transformation

L’expérience américaine offre trois exemples particulièrement éclairants.

Le premier est celui de Donald Trump répondant aux questions de Jake Tapper de CNN par messages texte, le 4 octobre 2025. Il ne s’agit plus d’une interview classique en studio ou en face à face. Le téléphone devient directement le support de l’entretien. CNN a ensuite présenté à l’antenne la chaîne des messages échangés.

Le deuxième épisode est encore plus direct : le 8 juin 2026, Elina Shirazi, correspondante du Daily Mail, adresse une question par SMS à Donald Trump et reçoit directement sa réponse. Le journaliste n’a donc plus nécessairement besoin d’attendre une conférence de presse ou une interview formelle pour solliciter la parole présidentielle.

Le troisième cas est de nature différente, mais particulièrement instructif. En mars 2025, Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, fut accidentellement ajouté à un groupe Signal, réunissant de hauts responsables de l’administration Trump. Des échanges sur une opération militaire américaine contre les Houthis au Yémen furent ainsi accessibles à un journaliste. Les informations furent ensuite publiées et largement commentées.

Ces trois situations ne doivent évidemment pas être mises sur le même plan. La première relève d’une interview présidentielle par messagerie, la deuxième d’une interaction directe entre président et journaliste, tandis que la troisième constitue un incident de sécurité et de communication gouvernementale.

Mais ensemble, elles révèlent quelque chose d’essentiel : la messagerie numérique est devenue un espace dans lequel peuvent désormais circuler la parole politique, l’interrogation journalistique, l’information gouvernementale et même des informations hautement sensibles. La frontière entre communication officielle, communication médiatique et communication interpersonnelle devient plus poreuse.

Du Gabon aux États-Unis : la fin du monopole des formats traditionnels

La comparaison entre les États-Unis et le Gabon doit rester naturellement prudente. Les systèmes politiques, les institutions médiatiques et les cultures professionnelles ne sont pas identiques. Elle permet néanmoins d’observer une évolution commune : la parole politique peut désormais emprunter des chemins qui contournent ou complètent les dispositifs journalistiques traditionnels.

Manuel Castells a largement étudié cette transformation des rapports entre pouvoir et communication dans la société en réseaux. Zizi Papacharissi, quant à elle, montre comment les espaces numériques permettent l’émergence de nouvelles formes d’expression et de participation politique. Le phénomène gabonais s’inscrit donc dans une transformation internationale, mais avec ses propres caractéristiques.

L’hybridation du modèle gabonais

Le plus intéressant, au Gabon, est que la communication numérique de proximité ne semble pas avoir supprimé la communication institutionnelle. Elle s’y ajoute.

La communication présidentielle conserve ses formes officielles : déplacements, cérémonies, discours, comptes rendus, médias publics et presse présidentielle. Dans le même temps apparaissent ou se développent des formats plus personnels, plus courts, plus conversationnels et davantage adaptés aux plateformes numériques. C’est précisément ce que permet de comprendre la notion de système médiatique hybride développée par Andrew Chadwick.

Le Gabon ne passerait donc pas simplement d’un ancien modèle à un nouveau modèle. Il serait plutôt en train de construire un modèle hybride dans lequel coexistent :

– la communication institutionnelle ;
– la presse présidentielle ;
– les médias publics ;
– les médias privés ;
– les journalistes traditionnels ;
– les réseaux sociaux ;
– les vidéos numériques ;
– et de nouveaux médiateurs comme Chamberland Moukouama.

Les travaux de Wisdom Tettey sur les médias africains et ceux de Raison Banda sur les médias, la démocratie et les transformations numériques africaines permettent ici de replacer le phénomène dans son contexte continental.

Conclusion – Du président institutionnel au président médiatisé

La véritable évolution de la communication présidentielle gabonaise ne réside donc peut-être pas uniquement dans les nouveaux outils utilisés. Elle réside dans la recomposition de la relation entre le pouvoir, les médias et les citoyens.

La pêche nocturne de Mayumba, les visites de chantiers de construction du pays et la partie de volley-ball apparaissent dans cette perspective comme davantage que des séquences originales. Elles deviennent des révélateurs d’une transformation plus large : la parole présidentielle peut désormais quitter périodiquement les lieux traditionnels du pouvoir pour investir la conversation, le terrain, la vidéo et les réseaux numériques.

Mais cette nouvelle proximité ne signifie pas la disparition de l’ancien système. La communication institutionnelle, la presse présidentielle et les médias publics demeurent présents. C’est précisément cette coexistence qui mérite l’attention du chercheur en sciences de l’information et de la communication.

Le Gabon semble ainsi passer non pas d’une communication ancienne à une communication nouvelle, mais d’un modèle principalement institutionnel à un modèle hybride, dans lequel le président peut être simultanément chef de l’État, acteur médiatique, interlocuteur numérique et personnage de proximité.

De la pêche nocturne, des visites de chantiers, de la partie de volley-ball aux échanges par téléphone, de la presse présidentielle aux réseaux sociaux, une même question demeure : comment la transformation des dispositifs médiatiques transforme-t-elle, à son tour, la manière dont le pouvoir politique se donne à voir, à entendre et à comprendre ?

C’est probablement là que se situe l’un des enjeux majeurs de la communication politique gabonaise contemporaine.

Docteur Emmanuel Thierry Koumba

Universitaire en Sciences de l’information et de la communication
Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université
Acteur engagé de la vie publique gabonaise.

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