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[Tribune] Sénégal : quand une démission dévoile la fracture profonde du pouvoir

Une décennie de militantisme, un communiqué, un tournant.
Sénégal : quand une démission dévoile la fracture profonde du pouvoir /par Globe infos « le Monde décrypté depuis le Gabon »

Libreville, le 14 juillet 2026. Babacar Faye a claqué la porte du Pastef. Le geste, en apparence modeste, révèle en réalité une crise institutionnelle bien plus vaste. Elle oppose désormais deux hommes, deux légitimités et deux visions de l’État.

Un départ qui n’a rien d’anodin

Le 13 juillet 2026, Babacar Faye annonce sa démission du Pastef-Les Patriotes. Il quitte simultanément six fonctions. D’abord celle de vice-coordonnateur communal à Fatick. Ensuite celle de membre honoraire de la coordination départementale. Il abandonne également le secrétariat national chargé des opérations électorales, ainsi que ses sièges au Bureau politique national, au Conseil national et à la Commission nationale de placement des cartes. Ainsi, dix années de militantisme s’achèvent en quelques lignes.

Ce n’est donc pas un militant de base qui s’en va. En effet, Babacar Faye pilotait, depuis 2022, le dispositif électoral du parti fondé par Ousmane Sonko. Il connaissait les rouages internes, les réseaux territoriaux, les mécanismes de mobilisation. Ces mécanismes avaient permis l’alternance de mars 2024. Son départ n’est donc pas seulement symbolique. Par conséquent, il prive le Pastef d’une expertise organisationnelle stratégique, précisément au moment où le parti en a le plus besoin.

Une destination qui confirme le sens du geste

Sa destination confirme d’ailleurs l’ampleur de la rupture. Babacar Faye rejoint l’initiative présidentielle de Bassirou Diomaye Faye. Celle-ci a été annoncée le 3 juillet devant plus de trois cents maires de la coalition Diomaye Président. Pour la structurer, le chef de l’État a confié cette mission à son ancienne ministre Aminata Touré.

Une rupture consommée au sommet de l’État

Pour comprendre ce départ, il faut d’abord remonter au 22 mai 2026. Ce jour-là, le président Faye limoge Ousmane Sonko de la primature. Quatre jours plus tard, ce dernier est élu à la présidence de l’Assemblée nationale. Ainsi, le duo qui avait porté l’alternance sous le slogan « Diomaye Moy Sonko » se transforme peu à peu en duel institutionnel.

Les mois suivants confirment ensuite l’ampleur de la fracture. Le 1er juin, le Pastef annonce son refus de participer au gouvernement. Pourtant, plusieurs de ses cadres y figurent malgré tout. Le 4 juin, le ministre Moussa Bala Fofana démissionne du parti, tout en restant au gouvernement. Fin juin, l’Assemblée nationale adopte une révision constitutionnelle touchant vingt-neuf articles. Ce vote intervient dans un climat de manifestations réprimées. Début juillet, plusieurs cadres du Bureau politique national accusent enfin publiquement le Pastef d’une dérive qu’ils qualifient de messianique.

Le 3 juillet, Bassirou Diomaye Faye franchit une étape supplémentaire. Il annonce la création de son propre parti. Il justifie ce choix par la nécessité d’une unité plus organique autour de sa fonction présidentielle. Trois jours plus tard, sa directrice de cabinet adjointe lance un appel officiel aux militants déçus. Elle les invite à rejoindre cette nouvelle formation.

La démission de Babacar Faye s’inscrit donc dans une séquence déjà longue. Elle n’ouvre pas la crise. Elle en confirme simplement la trajectoire.

Le parti peut-il survivre à la présidentialisation du pouvoir ?

Cette situation pose une première question fondamentale. Un parti né dans l’opposition peut-il en effet survivre à l’accession de ses membres au pouvoir suprême ? L’histoire politique sénégalaise le montre bien. Comme d’ailleurs celle de nombreuses démocraties africaines, elle révèle que les alliances de conquête résistent rarement à l’exercice concret de l’autorité. La fonction présidentielle impose ses propres logiques. Or, ces logiques entrent souvent en tension avec la discipline partisane.

Bassirou Diomaye Faye semble ainsi avoir tranché ce dilemme. Il a choisi de construire un appareil distinct plutôt que de composer durablement avec une direction de parti qui échappe à son contrôle direct. Ce choix interroge dès lors la nature même du pouvoir exécutif sénégalais. L’hyperprésidentialisme hérité de la Constitution peut-il coexister avec un parti fondateur doté d’une légitimité militante propre ? D’autant que ce parti est désormais incarné par un homme qui occupe la deuxième fonction de l’État.

Une querelle de personnes ou un conflit de légitimités ?

La deuxième question touche à la nature même du conflit. S’agit-il simplement d’une rivalité d’ego entre deux hommes qui se connaissent trop bien pour s’entendre ? Ou s’agit-il plutôt d’un affrontement plus structurel entre deux sources de légitimité démocratique ? D’un côté, Ousmane Sonko tire la sienne d’années de mobilisation populaire et d’un mandat de président de parti. De l’autre, Bassirou Diomaye Faye tire la sienne du suffrage universel direct, plus large, mais aussi plus récent.

Les deux hommes disposent néanmoins chacun de ressources considérables. Ainsi, Sonko conserve une base militante dense et une tribune institutionnelle à l’Assemblée nationale. De son côté, Faye dispose des leviers de l’exécutif. Il cherche également à convertir la popularité qui l’a porté au pouvoir en organisation politique durable. Pour l’instant, aucun des deux ne semble en mesure d’écraser l’autre. C’est précisément cette symétrie qui rend la crise si instable.

Quel avenir pour le Pastef sans son appareil électoral ?

Troisième interrogation, plus opérationnelle cette fois : que devient un parti qui perd, les uns après les autres, les cadres chargés de sa mécanique électorale ? Le départ de Babacar Faye illustre bien ce risque. Responsable du dispositif électoral depuis 2022, il prive le Pastef d’une compétence rare. Et ce, à quelques mois seulement des élections locales de 2027.

À l’inverse, la nouvelle formation présidentielle doit tout construire. Elle doit notamment bâtir un maillage territorial que le Pastef avait mis des années à consolider. Ce paradoxe mérite ainsi d’être souligné. D’un côté, le président dispose du pouvoir mais pas encore du parti. De l’autre, le parti dispose du militantisme mais perd progressivement ses cadres. Entre ces deux fragilités, la bataille pour l’implantation locale est déjà engagée à Mbacké et à Linguère. Or, son issue pourrait devenir déterminante.

Une crise politique qui percute une crise économique

Il serait enfin incomplet d’analyser cette rupture sans la replacer dans son contexte économique. En effet, le Sénégal négocie actuellement avec le Fonds monétaire international. Cette négociation intervient sur fond d’une dette publique évaluée à environ 132 % du PIB. Par ailleurs, le secteur privé réclame plus de trois cents milliards de francs CFA d’arriérés de paiement. Une crise de gouvernance au sommet de l’État, dans un tel contexte, ne relève donc pas seulement de la politique intérieure. Elle affecte aussi la crédibilité du pays auprès de ses partenaires et bailleurs.

Ce que révèle, au fond, la démission de Babacar Faye

Au-delà du cas individuel, ce départ éclaire une question plus vaste. Elle porte sur la maturité démocratique des partis nés de mouvements populaires. Quand la conquête du pouvoir se transforme en gestion de l’État, les structures partisanes doivent-elles nécessairement se recomposer ? Et ce, au risque de fragiliser leur socle militant ? Ou bien existe-t-il des mécanismes institutionnels capables d’absorber ces tensions sans provoquer d’implosion ?

Le Sénégal, longtemps cité comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, se trouve ainsi à un carrefour. La réponse à ces questions ne déterminera pas seulement l’avenir du Pastef, ni même celui du nouveau parti présidentiel. Elle dira surtout quelque chose de plus profond. Elle dira si le pays parvient, dans la durée, à séparer l’exercice du pouvoir de la loyauté à un homme ou à un mouvement.

Rédaction Globe Infos, à partir de sources ouvertes sénégalaises et de communiqués publics.

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