TRIBUNE / Analyse : En accusant la France d’avoir envoyé de l’uranium vers la Russie, Abdourahamane Tiani s’appuie sur une coopération Orano-Rosatom bien réelle. Cependant, cette relation industrielle remonte à plusieurs années. Les dernières expéditions évoquées par Orano datent de septembre 2022, avant le coup d’État de juillet 2023. Le véritable enjeu consiste donc à comprendre comment un ancien dossier industriel est devenu une arme politique dans la bataille pour le contrôle de l’uranium nigérien.
Par Thomas René pour Globe Infos
Il faut parfois revenir aux dates pour comprendre les querelles d’aujourd’hui.
Dans le bras de fer qui oppose désormais Niamey à Paris, l’uranium représente bien davantage qu’une ressource minière. Cette matière concentre une partie de l’histoire franco-nigérienne. Elle renvoie à plusieurs décennies de coopération nucléaire, à la présence d’Orano au Niger et aux critiques sur le partage de la valeur issue de l’exploitation minière.
Depuis le coup d’État de juillet 2023, la ressource est également devenue un symbole de souveraineté pour les nouvelles autorités nigériennes. Dès lors, chaque controverse autour de l’uranium dépasse largement le cadre industriel.
C’est dans ce contexte qu’Abdourahamane Tiani a relancé, fin juillet 2026, une accusation spectaculaire. Selon le président nigérien, la France aurait envoyé discrètement de l’uranium vers la Russie afin de le faire retraiter.
La formule frappe les esprits.
Pourtant, avant de tirer une conclusion politique, une question essentielle s’impose : de quel uranium parle-t-on, de quelle opération et surtout de quelle période ?
Car les éléments disponibles racontent une histoire beaucoup plus complexe.
Une coopération Orano-Rosatom bien réelle, mais ancienne
Orano ne nie pas avoir entretenu des relations commerciales avec l’industrie nucléaire russe. Au contraire, le groupe français a reconnu une coopération avec Rosatom portant sur de l’uranium recyclé.
Le point déterminant reste toutefois la chronologie.
Cette coopération avait commencé avant la guerre en Ukraine. Orano indique que les dernières expéditions liées au contrat évoqué remontent à septembre 2022.
La date mérite donc une attention particulière : septembre 2022 se situe près d’un an avant le coup d’État de juillet 2023.
Cette précision modifie considérablement la lecture politique du dossier. Une coopération industrielle franco-russe peut évidemment susciter des interrogations. Elle peut également alimenter un débat sur les choix industriels de la France, notamment dans le contexte géopolitique actuel.
Cependant, cette relation ancienne ne permet pas, à elle seule, d’affirmer qu’une opération française récente aurait consisté à expédier de l’uranium nigérien vers la Russie.
Un fait industriel ancien ne devient pas automatiquement une opération contemporaine parce qu’un pouvoir politique le réintroduit dans une controverse nouvelle.
Le récit de Tiani mélange plusieurs temporalités
L’argument du président nigérien ne repose donc pas nécessairement sur une invention totale. L’existence d’une relation entre Orano et Rosatom constitue bien un fait documenté.
La difficulté apparaît plutôt lorsque plusieurs dossiers distincts se rapprochent jusqu’à donner l’impression d’une seule affaire.
Il faut notamment distinguer l’uranium recyclé, les matières issues du cycle nucléaire et le yellowcake nigérien extrait puis stocké à Arlit. Ces réalités industrielles ne sont pas interchangeables.
De la même manière, une opération commerciale conclue avant 2023 ne peut pas être assimilée, sans preuve supplémentaire, à une opération engagée après la rupture politique entre Niamey et Paris.
Cette distinction peut sembler technique. Elle demeure pourtant fondamentale pour comprendre le débat.
Sans cette précision, le lecteur pourrait croire que l’uranium extrait au Niger aurait directement quitté Arlit pour rejoindre la Russie dans le cadre d’une opération française actuelle.
Or les éléments publics disponibles ne permettent pas d’établir une telle conclusion.
La bataille politique commence précisément là où les chronologies se mélangent.
Le passé français au Niger ne peut pas être effacé
Pour autant, réduire les accusations de Niamey à une simple manipulation politique serait tout aussi contestable.
Le Niger possède une longue histoire minière avec la France. Depuis le développement industriel de l’uranium dans le pays, les entreprises françaises occupent une place centrale dans cette filière.
Orano, héritier d’Areva, a ainsi joué un rôle majeur dans l’exploitation de l’uranium nigérien.
Cette présence a généré des investissements, des emplois, des compétences et des recettes pour l’État. Elle a également contribué pendant des décennies à l’approvisionnement de la filière nucléaire française.
Toutefois, le bilan ne se résume pas à ces éléments.
Au fil des années, la relation franco-nigérienne a également nourri des interrogations sur la répartition de la valeur, les conditions d’exploitation, l’impact environnemental et le niveau de transformation locale.
Ces questions restent parfaitement légitimes.
Le Niger peut donc demander des comptes sur son passé minier. Il peut examiner les anciens contrats et interroger les mécanismes de fixation des prix. De même, les autorités peuvent mesurer la part de valeur réellement captée par l’économie nationale.
Une démocratie responsable ne devrait d’ailleurs avoir aucune difficulté à ouvrir ce type de débat.
La critique de l’ancien partenaire devient toutefois plus solide lorsqu’elle repose sur des faits précisément datés, des contrats accessibles et des chiffres vérifiables.
Le véritable dossier russe concerne Arlit
C’est précisément ici qu’il faut introduire un deuxième dossier, beaucoup plus directement lié à la période postérieure au coup d’État.
En 2025, plusieurs informations ont fait état d’un projet portant sur environ 1 000 tonnes de yellowcake stockées à Arlit et susceptibles d’être vendues à la Russie.
Cette affaire diffère nettement de l’ancien contrat Orano-Rosatom.
Elle concerne du yellowcake nigérien. Elle intervient dans un contexte de rupture entre Niamey et Paris. Elle touche aux stocks de la SOMAÏR et s’inscrit dans la nouvelle stratégie minière des autorités nigériennes.
Selon les informations rapportées à l’époque, Orano avait affirmé avoir appris par les médias qu’un chargement d’uranium avait quitté le site d’Arlit. Le groupe avait également indiqué ne pas être à l’origine de cette opération.
Par la suite, la presse internationale a rapporté le transfert d’un chargement d’environ 1 000 tonnes vers Niamey. Celui-ci se serait retrouvé bloqué dans la capitale.
Voilà le véritable dossier contemporain.
Il n’a donc nul besoin d’être fusionné avec l’ancien contrat Orano-Rosatom pour présenter un intérêt géopolitique.
Au contraire, séparer les deux affaires permet de mieux comprendre le basculement du Niger vers de nouveaux partenaires.
Deux dossiers, deux matières, deux périodes
Le rapprochement entre les deux affaires constitue précisément le principal risque du débat actuel.
D’un côté, le dossier Orano-Rosatom renvoie à une coopération industrielle franco-russe engagée avant 2023. Cette relation portait sur de l’uranium recyclé et les dernières expéditions évoquées par Orano remontent à 2022.
De l’autre, le dossier Arlit-Russie concerne un stock d’environ 1 000 tonnes de yellowcake nigérien. Cette affaire apparaît dans le contexte politique créé après le coup d’État et la rupture avec la France.
Les deux dossiers peuvent naturellement être rapprochés pour analyser le nouveau paysage géopolitique du Niger. En revanche, les présenter comme une seule opération affaiblit l’analyse.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si la Russie apparaît dans l’histoire récente de l’uranium nigérien. Elle y apparaît désormais clairement.
Le véritable enjeu consiste à déterminer qui contrôle la ressource, qui négocie les contrats et surtout qui capte la valeur créée par son exploitation.
Paris perd du terrain, mais Moscou ne doit pas écrire le nouveau récit
Une réalité politique s’impose désormais à Paris : le Niger ne veut plus accepter automatiquement les anciennes règles du partenariat franco-nigérien.
La France peut le regretter. Les entreprises françaises peuvent en subir les conséquences. Néanmoins, la souveraineté nigérienne ne saurait dépendre du maintien de la présence française.
Pour autant, une autre réalité mérite la même attention : la fin de l’influence française ne signifie pas automatiquement la naissance d’une souveraineté économique accomplie.
Si Orano devait céder définitivement la place à Rosatom, à une entreprise chinoise ou à un autre partenaire international, Niamey devrait poser aux nouveaux acteurs exactement les mêmes questions qu’aux anciens.
Quels investissements ?
Quels emplois ?
Quels transferts de compétences ?
Quels impôts ?
Quels dividendes ?
Quelle transformation locale ?
Quelle transparence contractuelle ?
Surtout, quelle part de la richesse minière revient réellement aux Nigériens ?
La souveraineté ne consiste pas simplement à remplacer un partenaire étranger par un autre.
Elle consiste à empêcher qu’un partenaire extérieur, quel qu’il soit, puisse décider seul de la valeur d’une ressource nationale.
La Russie devra subir le même examen que la France
C’est ici que le nouveau récit de Niamey mérite d’être soumis à la même exigence critique que l’ancien partenariat français.
Le pouvoir nigérien veut tourner la page française. C’est son droit.
Cependant, si la Russie devient progressivement un partenaire majeur dans la nouvelle équation uranifère, elle devra répondre aux mêmes exigences de transparence.
Pourquoi la coopération avec Moscou deviendrait-elle automatiquement synonyme de souveraineté alors que celle avec Paris serait nécessairement synonyme de dépendance ?
Cette question ne vise pas à défendre mécaniquement la France. Elle vise plutôt à appliquer le même critère à tous les partenaires.
Une puissance étrangère ne devient pas vertueuse simplement parce qu’elle remplace une autre puissance étrangère.
De même, un contrat ne devient pas souverain parce qu’il est signé avec Moscou plutôt qu’avec Paris.
La souveraineté se mesure aux résultats économiques, pas à la nationalité du partenaire.
Paris doit aussi regarder son propre bilan
Il serait toutefois trop confortable, pour la France, de répondre aux accusations de Niamey uniquement par la chronologie.
Paris possède également une responsabilité historique dans cette relation.
Pendant des décennies, l’uranium nigérien a contribué à l’approvisionnement de la filière nucléaire française. Orano a développé une expertise considérable au Niger. Cette présence a aussi généré des emplois, des investissements et des compétences.
Ces éléments positifs ne suffisent pourtant pas à clore le débat.
Une relation peut produire des bénéfices des deux côtés tout en restant déséquilibrée. Cette nuance paraît essentielle pour comprendre l’histoire franco-nigérienne sans tomber dans la caricature.
Niamey peut donc demander davantage de transparence. Paris, de son côté, peut défendre ses intérêts industriels et rappeler les investissements réalisés.
Les deux positions peuvent coexister.
En revanche, chaque camp perd en crédibilité lorsqu’il transforme son propre récit en vérité exclusive.
Le véritable test pour Tiani se trouve dans les comptes
Le pouvoir nigérien a réussi à faire de l’uranium un puissant symbole de souveraineté.
Il doit maintenant démontrer que cette souveraineté produit des résultats concrets.
Le citoyen nigérien n’a pas seulement besoin de savoir si l’uranium appartient symboliquement à Paris, Moscou ou Niamey.
Il veut connaître les revenus générés par cette ressource. Il veut accéder aux contrats. Il veut savoir qui achète, à quel prix et avec quelles garanties.
Surtout, il veut mesurer la part de cette richesse qui finance réellement le développement national.
Voilà le véritable examen du nouveau modèle nigérien.
La souveraineté se vérifiera dans les comptes publics, les investissements, les infrastructures, les emplois et la transformation locale.
Elle ne se mesurera ni aux déclarations télévisées ni aux slogans de rupture.
Déshabiller Jean pour habiller Paul ?
C’est finalement le principal risque auquel Niamey doit prendre garde.
Si l’ancien partenariat français devient systématiquement synonyme de dépendance tandis que le nouveau partenariat russe devient, par principe, un instrument de libération, le Niger pourrait confondre changement d’alliance et transformation économique.
Or une tonne d’uranium ne devient pas plus rentable parce qu’elle quitte la France pour la Russie.
De même, un contrat ne devient pas plus souverain parce qu’il change de signataire étranger.
Une dépendance ne disparaît pas simplement parce que le partenaire change de capitale.
Déshabiller Jean pour habiller Paul n’est pas une révolution économique. C’est seulement un changement de vestiaire.
La véritable rupture serait beaucoup plus exigeante.
Elle consisterait à conserver au Niger une part supérieure de la valeur produite, à développer les compétences nationales, à renforcer la transformation industrielle, à publier les contrats et à rendre chaque flux financier vérifiable.
À cette condition seulement, la souveraineté cessera d’être un récit politique.
Elle deviendra une politique économique.
Solder les comptes sans solder les faits
C’est finalement là que le vieux dossier Orano-Rosatom doit retrouver sa juste place.
Il mérite d’être examiné. Il mérite d’être documenté. Il mérite même de nourrir le débat sur les choix industriels français et sur l’histoire de la coopération nucléaire entre la France et la Russie.
En revanche, il ne peut pas servir, sans preuve supplémentaire, de démonstration d’une opération contemporaine portant sur l’uranium nigérien.
Le Niger a parfaitement le droit de solder ses comptes avec la France. Il doit même pouvoir le faire publiquement, avec les contrats, les chiffres et les archives.
Mais s’il veut construire une souveraineté durable, il devra aller plus loin : solder les comptes sans solder les faits.
Car l’enjeu dépasse désormais le duel entre Niamey et Paris.
Il concerne la capacité du Niger à transformer une ressource stratégique en richesse nationale durable.
Sur ce terrain, la meilleure réponse aux anciennes dépendances ne sera pas une nouvelle dépendance.
Ce sera la transparence.
Thomas René pour Globe Infos Le monde décrypté depuis le Gabon

