Gabon : le mérite à l’épreuve du réel, ce que les textes, les chiffres et les administrations performantes révèlent sur la réforme de Laurence Ndong

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Libreville, 21 août 2026 / Analyse

Dans les couloirs de l’administration gabonaise, une mécanique vieille de plusieurs décennies s’apprête à changer de rythme. Demain, le temps passé dans un échelon pourrait ne plus suffire. L’agent devra démontrer ses résultats. Son supérieur hiérarchique, et potentiellement l’usager, participeront également à l’évaluation de sa performance.

C’est, en tout cas, le pari défendu par la ministre de la Fonction publique et du Renforcement des Capacités, Laurence Ndong. Le gouvernement veut rompre avec une progression de carrière principalement associée à l’ancienneté et installer une administration davantage tournée vers l’effort, les résultats et la qualité du service public.

Mais entre l’intention politique et la réalité administrative, il existe un espace que les textes, les chiffres et les pratiques devront combler.

Le 31 juillet, l’exécutif indiquait ainsi que 110 experts issus de 29 administrations avaient examiné les nouveaux textes. Leur travail s’appuyait sur une étude comparative portant sur 20 pays répartis sur quatre continents.

Sur le papier, la démarche paraît ambitieuse. Pour autant, une réforme administrative ne devient pas moderne parce qu’elle invoque le mérite ou cite vingt pays. Elle devient crédible lorsque ses critères sont publics, ses effets mesurables et ses garanties opposables.

Un ancien système qui intégrait déjà le mérite

Pour comprendre la portée de la réforme, il faut d’abord revenir au droit existant.

Le ministère de la Fonction publique recense notamment la loi n°8/91 du 26 septembre 1991 et la loi n°1/2005 du 4 février 2005 parmi les principaux textes qui régissent la Fonction publique.

Or, la loi de 2005 distinguait déjà plusieurs niveaux de progression. L’avancement concernait le passage à l’échelon, à la classe ou au grade immédiatement supérieur.

Autrement dit, la carrière publique gabonaise ne reposait pas sur une opposition absolue entre ancienneté et mérite.

L’architecture statutaire associait déjà progression de carrière, notation et conditions liées aux promotions. Le Journal officiel inscrivait également l’avancement dans un cadre statutaire et budgétaire précis.

Dès lors, le véritable problème ne se situe peut-être pas uniquement dans la règle elle-même, mais aussi dans sa mise en œuvre.

La réforme ne peut donc pas se contenter d’opposer un ancien système présenté comme automatique à un nouveau dispositif présenté comme méritocratique. Elle doit surtout identifier les failles de l’ancien modèle et démontrer, point par point, comment le nouveau dispositif entend les corriger.

C’est là que se situe son premier test de cohérence.

Avant de changer la règle, solder les retards

Cette question devient encore plus concrète lorsqu’on regarde le passif administratif.

Entre septembre 2023 et septembre 2024, le ministère alors dirigé par Louise Boukandou Moussavou avait annoncé la mise en solde de 4 428 dossiers d’agents après différentes périodes d’attente et de régularisation.

Ce chiffre ne permet évidemment pas d’affirmer que tous ces retards concernaient les avancements. En revanche, il révèle une difficulté centrale : une administration performante doit d’abord être capable de produire et de traiter les actes de carrière dans des délais raisonnables.

La logique est simple. Si l’État demande demain à l’agent de conditionner sa progression à une évaluation, il devra en retour lui garantir un processus fiable.

Concrètement, l’administration devra évaluer dans les délais, notifier les résultats, traiter les recours et assurer une traçabilité complète des décisions.

Autrement dit, la performance doit commencer par l’administration elle-même.

Une réforme solide devrait donc prévoir des délais opposables, une traçabilité numérique des actes de carrière et des voies de recours réellement accessibles.

Sans ces garanties, le mérite risque de rester une belle intention confrontée aux mêmes lenteurs que le système qu’il prétend remplacer.

Vingt pays : le benchmark doit pouvoir être vérifié

La question de la méthode mérite, elle aussi, d’être posée.

Laurence Ndong affirme que la réforme repose sur une comparaison de 20 pays et quatre continents. Le gouvernement précise également que 110 experts issus de 29 administrations ont participé à l’examen des nouveaux textes.

La démarche peut constituer un point de départ sérieux. Mais elle gagnerait considérablement en crédibilité si le gouvernement rendait publics les pays étudiés et les critères retenus.

Quels États ont servi de référence ? Quels textes ont été examinés ? Les experts ont-ils comparé les fonctionnaires titulaires et les contractuels ? Ont-ils étudié uniquement l’avancement ou également la rémunération, la mobilité, l’évaluation et les recours ?

Une autre question mérite d’être posée : pourquoi ces pays ?

Ont-ils été retenus parce qu’ils disposent d’administrations performantes ? Parce que leurs institutions présentent des caractéristiques comparables à celles du Gabon ? Ou parce que leurs dispositifs correspondent déjà à l’orientation retenue par le gouvernement ?

Un benchmark sérieux doit précisément éviter le biais de confirmation.

Il faut définir les critères, sélectionner les modèles, étudier leurs résultats mais aussi leurs limites, puis tirer les conclusions.

À ce stade, la transparence méthodologique permettrait aux parlementaires, aux syndicats, aux chercheurs et aux citoyens d’évaluer la réforme sur des éléments vérifiables plutôt que sur les seules déclarations officielles.

Ce que l’expérience internationale enseigne réellement

L’OCDE fournit ici un repère utile. Son étude consacrée à la rémunération liée à la performance dans l’administration examine quatorze pays et analyse à la fois les bénéfices, les difficultés et les conditions de mise en œuvre de ces politiques.

Or, l’expérience internationale invite justement à se méfier des solutions trop simples.

Elle ne conduit pas à une conclusion aussi mécanique que « supprimer l’ancienneté pour instaurer la performance ».

Dans les administrations étudiées, plusieurs mécanismes coexistent généralement : grilles salariales, progression de carrière, évaluation, promotion et primes.

L’enjeu se situe donc moins dans le remplacement brutal d’un mécanisme par un autre que dans leur articulation.

Cette nuance compte pour le Gabon.

L’État peut récompenser la performance sans supprimer toute progression liée à l’expérience. À l’inverse, le maintien d’une progression statutaire ne doit pas devenir une protection contre l’inefficacité.

Le véritable défi consiste ainsi à construire un système hybride. L’ancienneté peut reconnaître l’expérience. La performance doit, elle, permettre de distinguer le niveau de contribution de chaque agent.

L’évaluation à 360 degrés face au risque de subjectivité

C’est probablement sur ce terrain que la réforme sera confrontée à son épreuve la plus délicate.

Le futur dispositif gabonais prévoit notamment une évaluation associant l’agent, sa hiérarchie et les usagers. Le gouvernement évoque également l’évaluation des responsables par leurs collaborateurs.

Sur le papier, l’approche peut favoriser une nouvelle culture du résultat.

Mais multiplier les évaluateurs ne garantit pas automatiquement l’objectivité.

Prenons deux enseignants. Le premier travaille dans un établissement correctement équipé. Le second exerce dans une structure confrontée à des effectifs élevés et à des moyens limités.

Peut-on comparer leurs performances sans tenir compte de leurs conditions d’exercice ?

La même question vaut pour les professionnels de santé, les administrations déconcentrées ou les services confrontés à des outils numériques insuffisants.

Dans ces conditions, le futur dispositif devra distinguer ce qui relève réellement de l’agent de ce qui dépend des contraintes de son environnement professionnel.

Cette distinction sera déterminante.

Sans elle, l’État pourrait transformer une insuffisance de moyens en insuffisance professionnelle.

C’est pourquoi la grille d’évaluation devra rester publique. Les critères, les pondérations, les seuils et les modalités de recours devront être connus avant toute évaluation.

Faute de ces garde-fous, le mérite pourrait rapidement devenir une appréciation subjective. Et la subjectivité, dans une administration, peut ouvrir la porte à l’arbitraire.

Les chiffres budgétaires posent une autre question

À cette problématique institutionnelle s’ajoute une question financière.

La réforme ne peut pas ignorer la trajectoire des dépenses publiques. Les chiffres du projet de loi de finances 2026 font apparaître une dépense de personnel de 959,710 milliards de FCFA, contre 825,301 milliards en 2025.

Le gouvernement avait ainsi inscrit une progression de plus de 134 milliards de FCFA.

Dans le même temps, les primes et indemnités atteindraient 94,010 milliards de FCFA, contre 15,302 milliards en 2025.

Le contraste mérite attention. L’enveloppe progresse d’environ 78,7 milliards de FCFA et dépasse six fois le niveau annoncé pour 2025.

Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’établir un lien direct avec la réforme des avancements.

Ils soulèvent néanmoins une question légitime de transparence : comment l’État répartira-t-il exactement ces 94,010 milliards de FCFA ?

Si la réforme veut aussi améliorer la maîtrise de la dépense publique, le gouvernement devra expliquer l’articulation entre salaire indiciaire, primes, indemnités et éventuelles récompenses liées à la performance.

En définitive, une réforme crédible doit aussi rendre lisible le coût de ses propres mécanismes.

Le vrai test sera celui des résultats

Au fond, le gouvernement soulève une question légitime : une administration peut-elle progresser durablement si la carrière ne tient pas suffisamment compte du travail accompli ?

La réponse paraît évidente.

Mais, là encore, supprimer l’automaticité ne crée pas à elle seule la méritocratie.

Le mérite administratif exige des objectifs précis, des indicateurs fiables, des évaluateurs formés, des données vérifiables, une procédure contradictoire et des voies de recours.

Il exige également une responsabilité partagée.

L’agent devra rendre compte de son travail. Le chef de service devra, lui aussi, rendre compte de la qualité de son management. Le ministère devra traiter les dossiers dans les délais. Enfin, l’État devra fournir les moyens nécessaires à l’accomplissement des missions.

C’est seulement à cette condition que la notion de performance pourra dépasser le simple discours administratif.

Dans trois ans, le Gabon devra pouvoir mesurer les effets de la réforme.

Quels seront les délais de traitement ? Quelle évolution de la satisfaction des usagers ? Quels écarts de performance entre administrations ? Combien de recours ? Quels résultats après recours ? Quelle évolution de la masse salariale ?

Ces indicateurs permettront de passer du débat de principe au jugement sur les résultats.

Le Gabon doit désormais démontrer, pas seulement annoncer

Au fond, la réforme portée par Laurence Ndong mérite un examen sans procès d’intention.

Elle répond à une interrogation légitime : comment faire en sorte que la carrière publique récompense davantage le travail, la compétence et les résultats ?

Pour autant, l’ambition ne dispense pas de preuves.

Le gouvernement affirme avoir mobilisé 29 administrations, 110 experts et une comparaison internationale portant sur 20 pays. Il lui revient désormais de rendre cette comparaison vérifiable et de démontrer pourquoi le modèle retenu serait plus juste et plus efficace.

Le débat dépasse donc la querelle entre partisans et adversaires de l’avancement à l’ancienneté.

Il touche à une question plus profonde : quelle administration le Gabon veut-il construire ?

Une administration où le temps suffit à garantir la progression ? Une administration où la performance dépend principalement du jugement d’un supérieur ? Ou un système capable de reconnaître l’expérience tout en récompensant objectivement les résultats ?

C’est cette troisième voie qui mérite probablement le plus d’attention.

Si le Gabon veut s’inspirer des administrations performantes, il devra surtout retenir leur culture de la mesure, de la transparence et de l’évaluation contrôlable.

Le mérite ne doit pas devenir un mot nouveau posé sur une vieille pratique.

Il doit devenir une règle objective.

Et cette règle doit s’appliquer à tous les niveaux : à l’agent public, au responsable qui évalue, au ministère qui traite les dossiers et à l’État qui fixe les objectifs.

Le véritable test de la réforme de Laurence Ndong ne sera donc pas la disparition de l’avancement automatique.

Il sera beaucoup plus exigeant : démontrer, chiffres à l’appui, que la nouvelle règle produit une administration plus juste, plus rapide et plus efficace que l’ancienne.

Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté à partir du Gabon » 

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