Libreville, 30 octobre 2026. Au ministère des Mines, le général Jean-Hilaire Doudou Lengoma a passé le témoin à Marcel Abeke à la présidence du Conseil d’administration de la COMILOG. Entre hommage sobre et discours-programme, la cérémonie a posé l’exigence souveraine comme boussole : faire du manganèse gabonais une filière industrielle nationale.
Par Thomas René pour Globe Infos | « Le monde décrypté depuis le Gabon »
Ce Vendredi 30 octobre 2026, à 11 heures, le ministère des Mines et des Ressources géologiques a accueilli une cérémonie à la fois protocolaire et chargée de sens. Le ministre Sosthène Nguema Nguema y a présidé la passation de charges à la tête de la COMILOG, première société minière du Gabon et deuxième producteur mondial de minerai de manganèse. D’un côté, un officier qui quitte son poste avec le sentiment du devoir accompli. De l’autre, un homme qui a dirigé la maison pendant vingt-deux ans et qui y revient avec une feuille de route.
Un passage de témoin sous le sceau de la continuité
Le calendrier a été rapide. Le 15 octobre 2026, sous la présidence du chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, le Conseil des ministres a entériné la nomination de Marcel Abeke. Il remplace le général de brigade Jean-Hilaire Doudou Lengoma. Le Conseil d’administration de la COMILOG a ensuite acté la décision la veille de la cérémonie, comme l’a rappelé le nouveau président.
Le ministre a d’abord salué le travail du général sortant. Il a rappelé un fait majeur de son mandat, ouvert le 20 juin 2024. C’est sous sa présidence que le Conseil des ministres du 30 mai 2025 a fixé au 1er janvier 2029 l’interdiction d’exporter le manganèse à l’état brut. Autrement dit, la transition de ce vendredi ne marque pas une rupture. Elle prolonge un chantier déjà lancé.
Le général Lengoma, ou l’art de passer le flambeau
Pendant vingt-huit mois, de juin 2024 à octobre 2026, Jean-Hilaire Doudou Lengoma a présidé le Conseil dans un moment charnière. Il l’a fait, a-t-il rappelé, sous le Comité de transition pour la restauration des institutions (CTRI), puis sous la Ve République naissante. Son discours est resté fidèle à sa formation de soldat. Il a décrit ce moment « non comme une fin, mais comme l’occasion de nous relayer sur l’immense chantier de la République ».
Le général a dressé un bilan en deux temps. D’abord, il a revendiqué l’amorce du virage de la COMILOG vers « la souveraineté et la transformation locale ». Ensuite, il a souligné que l’entreprise avait maintenu ses performances industrielles et opérationnelles, malgré un contexte difficile. Puis il a remercié les administrateurs, l’Administrateur directeur général et « toutes les femmes et tous les hommes de la COMILOG, sur les sites comme dans les bureaux ». Il a conclu par une phrase simple : « La COMILOG restera dans mon cœur. »
Surtout, il a choisi ses mots pour son successeur. Il lui a souhaité « un bon retour dans une maison qui vous connaît bien », qu’il a dirigée pendant de nombreuses années. Entre deux hommes, la transmission a pris un ton de confiance, sans fausse note.
Marcel Abeke : « un retour aux sources »
Marcel Abeke a dirigé la COMILOG pendant 22 ans, avant de quitter ses fonctions il y a près de quinze ans. Ancien ministre du Pétrole et du Gaz lors de la transition de 2023, il revient aujourd’hui par la porte du Conseil. Il a reconnu son émotion, et il l’a expliquée avec franchise : rien ne présageait ce retour. Pour lui, ce n’est pas « une simple promenade dans les couloirs du passé », mais « un rendez-vous que l’histoire exige, un retour aux sources où la mémoire opérationnelle rencontre l’urgence de l’avenir ».
Le message est clair : il n’est pas là « pour rejouer des partitions obsolètes ». « L’heure n’est plus aux vœux pieux, ni à l’exportation passive de notre patrimoine minier. L’heure est au courage industriel », a-t-il lancé. Il a aussi remercié le chef de l’État pour sa confiance, puis les administrateurs. Enfin, il a promis aux actionnaires une mise en œuvre « fidèle, méthodique et efficace » des orientations issues du Protocole d’accord signé récemment à Paris entre l’État gabonais et le groupe Eramet.
Quatre jalons pour une filière nationale
Le nouveau président a ensuite détaillé la feuille de route que lui a confiée le chef de l’État. Elle tient en quatre jalons, que voici.
Transformer le manganèse au Gabon. C’est le cœur de l’ambition. L’État vise la transformation de l’ensemble du minerai extrait d’ici 2029, avec un premier objectif de 700 000 tonnes à transformer localement, dans les unités d’oxyde et les unités pyrométallurgiques de Moanda.
Créer des emplois et de la valeur ajoutée. Le Gouvernement évoque plusieurs milliers d’emplois directs et indirects. Marcel Abeke y voit « une promesse faite à la jeunesse gabonaise » : des métiers qualifiés, exercés sur le sol national.
Renforcer la souveraineté. Il s’agit de plus de transparence sur les flux financiers, de la gabonisation de postes stratégiques à la COMILOG et à la Setrag, et d’investissements locaux, notamment dans l’énergie et l’immobilier.
Garder la maîtrise nationale. La mine de Moanda est gabonaise, et la COMILOG demeure une société de droit gabonais. Cette réalité juridique, a-t-il précisé, ne constitue pas une menace. Elle rappelle simplement d’où jaillit la richesse.
Rigueur, continuité, redevabilité : trois exigences pour tenir le cap
Un cap, pourtant, ne suffit pas. Marcel Abeke l’a dit sans détour : « des objectifs sans méthode ne sont que des déclarations ». Il a donc fixé trois exigences de travail au Conseil.
La première est la rigueur. Chaque projet devra reposer sur des chiffres vérifiables, des échéances réalistes et des responsabilités clairement attribuées. La deuxième est la continuité, car une industrie se bâtit au-delà des mandats et des conjonctures. La troisième est la redevabilité. Le Conseil rendra compte aux actionnaires comme à l’État. « Ce qui progresse sera salué ; ce qui retarde sera expliqué ; et ce qui échouera sera corrigé sans détour. »
Cette grille a une vertu rare : elle se vérifie. Chaque jalon porte un calendrier, et chaque calendrier offre une prise à celles et ceux qui suivront l’exécution.
Un équilibre assumé entre Libreville et Paris
Le discours ne fuit pas la question du partage des rôles. Marcel Abeke l’a abordée de front. Il se définit comme « un arbitre et garant de la stratégie, et non un dirigeant opérationnel ». Il anime le Conseil et veille à l’équilibre entre les actionnaires. La gestion de l’entreprise revient au Directeur général, Issempedjeno Ngaka, nommé administrateur le 16 septembre 2026. Eramet, actionnaire majoritaire, conserve le poids décisif. « Chacun son rôle, chacun son champ d’action », a-t-il résumé.
Son rôle politique, a-t-il dit, est « de faire tenir l’accord entre Libreville et Paris ». Il s’agit de défendre les priorités gabonaises, c’est-à-dire l’emploi, la transformation du manganèse et les retombées locales, sans rompre avec les exigences industrielles et financières d’Eramet. Pour lui, il n’y a pas d’antagonisme entre la rentabilité d’un groupe et l’émergence d’une nation partenaire, mais un équilibre à construire par le dialogue.
Cette loyauté se veut partagée. Aux partenaires industriels, il a rappelé que le Gabon n’est pas un simple fournisseur de matière première, mais « un associé qui entend peser sur ses propres choix ». À l’État, il a répondu que la souveraineté se mérite aussi par la discipline, la prévisibilité et le respect des engagements. De cette double fidélité, a-t-il conclu, naîtra la confiance, puis les investissements.
Moanda, premier juge attendu
Reste le terrain. L’ambition industrielle, a-t-il prévenu, exige « un contrat de citoyenneté irréprochable », et c’est là que le discours s’est fait le plus concret. Les populations de Moanda et de la région attendent, a-t-il dit, des routes praticables, des écoles équipées, des soins accessibles et un environnement préservé. Ces attentes ne relèvent pas de la faveur : « Les honorer relève du devoir, non de la générosité. »
Sur place, cette promesse trouve déjà un écho. « La nomination de Marcel Abeke à la présidence du Conseil d’administration a ému les populations de Moanda », nous confie un correspondant de Globe Infos, qui a recueilli le sentiment d’un riverain. Celui-ci y voit la suite d’une histoire commune : « Pendant 22 ans, une relation franche avait été tissée. Il revient plus fort, car plus libre de se mouvoir. C’est donc favorable pour nous qui vivons ici. » Un témoignage unique ne résume pas une ville. Il donne toutefois le ton d’un accueil qui attend maintenant d’être confirmé par des actes.
Marcel Abeke s’est aussi engagé sur le dialogue interne. Il a promis un échange permanent avec le personnel et les syndicats. Il a annoncé que la nouvelle équipe dirigeante, attendue en janvier 2027, amplifiera la politique sociale et environnementale de l’entreprise. Enfin, il a plaidé pour la formation de jeunes Gabonais aux métiers de la métallurgie, de la maintenance et de l’ingénierie, pour des responsabilités accrues aux cadres nationaux et pour l’association des entreprises locales à la chaîne de valeur.
Ce que cette passation change, et ce qu’il faudra suivre
Cette passation de charges offre un motif d’optimisme mesuré. Elle réunit un cap national clair, une échéance inscrite dans la décision du 30 mai 2025, un accord entre l’État et Eramet, et un président qui maîtrise l’histoire de la maison. Elle place aussi la transformation locale au premier plan, là où se joue la valeur créée pour le pays.
Reste que la méthode devra passer l’épreuve du calendrier. Transformer l’ensemble du minerai d’ici 2029 suppose, selon les mots du nouveau président, que « chaque calendrier » soit tenu et que chaque infrastructure arrive dans les délais. C’est la condition de la crédibilité, et il le sait. Les rendez-vous à suivre sont déjà balisés :
- 2027 : l’arrivée de la nouvelle équipe dirigeante en janvier ;
- 2029 : l’échéance du 1er janvier, avec l’objectif de transformer localement l’ensemble du minerai extrait ;
- 700 000 tonnes : le premier objectif de transformation locale annoncé ;
- À Moanda : des réalisations visibles pour les habitants, au-delà des annonces.
À Libreville comme à Moanda, la question ne portera plus sur l’intention. Elle portera sur l’exécution, jalon après jalon, et sur la méthode que Marcel Abeke vient de s’imposer à lui-même.
