Mines africaines : quand l’inclusion commence sur les bancs de l’université

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Au Maroc, un programme de bourses destiné aux jeunes Africaines ouvre une réflexion sur l’accès au savoir, aux métiers stratégiques et aux postes de décision dans le secteur minier africain.

Par Lauritou pour Globe Infos

À Benguerir, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et la Fondation Mastercard misent sur la formation de jeunes Africaines issues de milieux défavorisés. Le programme ne vise pas les mines en particulier. Pourtant, il touche un angle mort de la gouvernance minière du continent : qui décide, qui sait et qui profite ? Décryptage.

Qui décide de l’avenir du sous-sol africain ? La question semble technique. Elle est pourtant d’abord humaine. Derrière chaque permis, chaque contrat et chaque redevance, des personnes négocient, contrôlent et tranchent. Or ces personnes ne reflètent pas toujours la société dont elles gèrent les richesses.

C’est dans cette brèche que s’inscrit un partenariat discret, noué loin des gisements. Au Maroc, l’UM6P et la Fondation Mastercard ont lancé en novembre 2025 un programme de bourses réservé aux jeunes Africaines. Il ne cible pas le secteur minier. Mais il pose, à sa manière, une question centrale : qui siégera dans la salle quand les décisions se prendront ?

Un programme taillé pour celles que l’enseignement supérieur laisse de côté

Le dispositif repose sur une collaboration de dix ans, lancée le 7 novembre 2025 sur le campus de Benguerir. D’après la presse marocaine, il ambitionne d’accueillir 575 jeunes femmes, retenues pour leur parcours académique et leur potentiel de leadership. Une première cohorte de 40 boursières, issues de neuf pays, a rejoint l’université à la rentrée. Le Gabon ne figure pas dans la liste de ces pays, mais les promotions à venir diront si le paysage change.

Le public visé est délibérément large. La brochure cite les jeunes femmes des zones rurales et des périphéries urbaines. Elle cite aussi les jeunes mères, les réfugiées, les personnes déplacées et les étudiantes en situation de handicap. Autrement dit, le programme s’adresse à celles que les barrières économiques, sociales ou géographiques tiennent éloignées de l’université.

La bourse couvre l’essentiel : frais de scolarité, hébergement, repas, assurance santé, billet d’avion annuel vers le pays d’origine, ordinateur et frais de visa. Elle s’accompagne d’une formation aux compétences relationnelles, de cours de langues (anglais, français, arabe), d’ateliers de codage, d’un parcours d’entrepreneuriat et d’un soutien psychosocial. Le tout s’inscrit dans la stratégie « Young Africa Works » de la fondation canadienne. Celle-ci veut permettre à 30 millions de jeunes d’accéder à un travail digne d’ici 2030.

Les mots d’une boursière burkinabè, Todara Ida Deograssias Nam, résument l’esprit du projet. Future architecte, elle veut « s’adapter aux réalités locales » et bâtir « une architecture utile et centrée sur l’humain ». Cette ambition vaut pour l’architecture. Elle vaut tout autant pour la géologie, l’ingénierie ou la régulation minière.

Une université qui parie sur la science, jusque dans le sous-sol

Pour comprendre la portée du pari, il faut regarder l’établissement qui l’accueille. Créée en 2017, l’UM6P revendique 8 521 étudiants pour l’année 2025-2026, 8 130 publications scientifiques depuis 2018, 377 brevets et 1 118 doctorants. Elle s’appuie sur 391 enseignants permanents, et 66 % de ses publications relèveraient de revues classées Q1. Ses pôles de formation couvrent notamment la géologie et les mines durables, aux côtés de l’agriculture, de l’énergie et de l’intelligence artificielle.

Par ailleurs, l’université affirme que 80 % de ses étudiants reçoivent une bourse, dont 60 % de bourses complètes. Elle s’est aussi dotée d’infrastructures lourdes, comme le supercalculateur Toubkal ou le Green Energy Park. Enfin, elle noue des partenariats de recherche avec le Groupe OCP, géant marocain du phosphate, sur les sols, la chimie industrielle ou la métallurgie avancée.

Une réserve s’impose toutefois. Ces chiffres émanent de l’établissement lui-même et datent de juin 2026. Aucun audit indépendant ne les accompagne dans les documents consultés.

Dans les mines africaines, des femmes nombreuses mais peu présentes là où l’on décide

Le lien avec les mines saute aux yeux dès qu’on regarde le terrain. Dans l’exploitation artisanale et à petite échelle, les femmes pèsent lourd. La Banque mondiale estime qu’elles forment environ un tiers de la main-d’œuvre du secteur dans le monde. Pour l’Afrique, une étude de l’Union africaine et de la Commission économique de l’ONU avance 40 à 50 %. Elle note plus de la moitié des effectifs au Ghana et au Malawi. L’écart entre ces chiffres reflète surtout un manque criant de données fiables.

Cependant, la présence n’est pas le pouvoir. La Banque mondiale souligne que certaines lois minières restent discriminatoires. Elle dénonce aussi le peu de cas fait de la santé, de la sécurité et de la protection sociale. Ces failles limitent les droits et les revenus de ces travailleuses. Au Sénégal et au Mali, l’Institut d’études de sécurité relève des violences physiques et verbales sur les sites d’orpaillage. Il plaide pour un accès facilité des femmes au foncier minier.

Voilà l’angle mort. Les femmes extraient, transportent et concassent, mais elles siègent rarement dans les comités, les régulateurs et les directions qui fixent les règles. Dès lors, leurs réalités pèsent peu dans les textes.

Du campus au sous-sol : la chaîne que ce pari suppose

Comment relier une bourse à Benguerir à la gestion d’une mine au Gabon, au Mali ou en Zambie ? Le raisonnement suit trois étapes. D’abord, l’accès au savoir : une jeune femme formée à un haut niveau scientifique. Ensuite, l’accès aux postes : géologue, ingénieure, juriste, inspectrice, négociatrice de contrats, cheffe d’entreprise. Enfin, l’effet sur les décisions : des règles plus attentives à la sécurité, à la propriété et à la répartition des revenus.

Cette logique rejoint la Vision minière africaine, adoptée par les chefs d’État de l’Union africaine en 2009. Le texte réclame une exploitation « transparente, équitable et optimale ». Il insiste aussi sur les compétences locales, la recherche et la transformation des minerais sur place. Or aucune de ces ambitions ne se réalise sans des cadres africains nombreux, formés et divers.

Le sujet trouve un écho concret au Gabon. Le 19 octobre, le ministère des Mines et des Ressources géologiques a annoncé le retour dans le domaine public de permis miniers à l’issue d’un audit. Cette opération rappelle que la gouvernance du sous-sol exige des compétences techniques, juridiques et administratives pour contrôler les titres et faire respecter la réglementation.

Sans démontrer un manque de personnel qualifié, cet audit souligne l’importance de disposer d’experts capables d’éclairer les décisions publiques. Former davantage de femmes aux sciences, à l’ingénierie et au droit minier pourrait élargir ce vivier de compétences, à condition que leurs qualifications leur ouvrent aussi l’accès aux postes de décision.

Lauritou pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon » 

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