Par Thomas René pour Globe Infos « le monde décrypté depuis le Gabon » 
MAKOKOU le 28 Août 2026. À Makokou, le bruit des engins rompt par moments le calme des rives de l’Ivindo. Des chantiers apparaissent, des bâtiments changent de visage et la capitale provinciale veut donner l’image d’un territoire qui se réveille. À l’approche de la Journée de la Libération, la ville se prépare à accueillir les festivités nationales. Mais derrière les cérémonies, une question plus lourde se pose : comment cet immense potentiel de l’Ogooué-Ivindo est longtemps resté obscurci ?
Une analyse de la Tulipe Communicante 
C’est tout le paradoxe de cette province du nord-est gabonais. Elle dispose d’un territoire immense, d’une forêt exceptionnelle, d’un patrimoine naturel reconnu mondialement et d’un sous-sol dont le fer de Belinga constitue l’un des principaux atouts. Pourtant, l’enclavement, la faiblesse des infrastructures et le manque de chaînes de valeur locales ont longtemps limité la traduction de ces richesses en activité économique.
L’Ogooué-Ivindo change donc de visage depuis 2023. Mais sa véritable métamorphose reste encore à écrire.
Une province immense face au défi du désenclavement
Avec 46 075 km², l’Ogooué-Ivindo représente l’une des plus vastes provinces du Gabon. Le recensement de 2013 y dénombrait 63 293 habitants. Cette faible densité donne une idée de l’ampleur du défi auquel sont confrontées les autorités : connecter un territoire vaste, forestier et peu peuplé aux grands centres économiques du pays.
La province compte quatre départements : l’Ivindo, la Lopé, la Mvoung et la Zadié. Makokou en est le chef-lieu.
Pendant longtemps, cette géographie a pesé sur la vie quotidienne. Les distances, l’état des routes et les difficultés de transport ont renchéri les déplacements et compliqué l’acheminement des marchandises. Pour les habitants, le désenclavement ne relève donc pas d’une abstraction administrative. Il conditionne l’accès aux marchés, aux soins, à l’éducation et à l’emploi.
« L’Ogooué-Ivindo sort de loin. Les anciens dirigeants l’ont oubliée. Maintenant, depuis l’arrivée du président Brice Clotaire Oligui Nguema, les choses bougent au grand bonheur des Ogivins », estime Valentin, ressortissant de la province rencontré à Makokou.
Son témoignage traduit une attente qui dépasse les considérations politiques : voir enfin les investissements améliorer concrètement la vie locale.
Belinga, le sous-sol qui peut changer l’équation
Le nom de Belinga résume à lui seul les ambitions économiques attachées à l’Ogooué-Ivindo.
Le projet de fer représente un potentiel majeur pour la diversification de l’économie gabonaise. Dans la province, il nourrit l’espoir d’une nouvelle activité industrielle, mais aussi celui de voir émerger des entreprises locales capables de fournir des biens et des services à la future chaîne de valeur.
C’est précisément là que se situe l’un des enjeux les moins visibles de la transformation annoncée. Un grand projet minier ne garantit pas automatiquement que l’économie locale en bénéficiera pleinement. Des PME de l’Ogooué-Ivindo doivent encore renforcer leurs capacités financières, managériales et opérationnelles pour pouvoir intégrer durablement les chaînes d’approvisionnement liées à l’activité minière.
Autrement dit, le véritable enjeu n’est pas seulement d’extraire le minerai.
Il est de savoir ce qui restera dans la province après son extraction : emplois, entreprises, compétences, infrastructures, fiscalité locale et nouvelles activités.
Cette question est d’autant plus importante que le sous-sol ogivin ne se résume pas au fer. L’or et d’autres ressources minières constituent également des perspectives régulièrement évoquées dans plusieurs zones de la province.
Mais le développement minier devra composer avec une autre richesse, beaucoup plus ancienne : la forêt.
La forêt, une richesse qui ne se mesure pas seulement en grumes
L’Ogooué-Ivindo appartient à l’un des grands ensembles forestiers du bassin du Congo. Ses paysages associent forêts denses, cours d’eau, zones humides et savanes.
Le parc national de l’Ivindo en constitue l’une des expressions les plus spectaculaires. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2021, il se distingue notamment par ses chutes, ses rapides et ses forêts relativement intactes.
La province accueille également une partie du paysage culturel et naturel de la Lopé-Okanda, inscrit au patrimoine mondial depuis 2007. Le site témoigne à la fois de la richesse écologique du Gabon et d’une très longue présence humaine dans ces espaces.
Cette reconnaissance internationale ouvre une autre voie : celle d’une économie fondée sur la conservation, la recherche scientifique et l’écotourisme.
À Ipassa, à proximité de Makokou, la recherche sur les écosystèmes forestiers participe déjà à cette construction. Dans l’Ivindo, les chutes de Kongou et les paysages traversés par les eaux noires du fleuve offrent un patrimoine naturel exceptionnel.
Le défi consiste désormais à transformer cette beauté en activité économique sans dénaturer ce qui en fait la valeur.
Entre mine et conservation, un équilibre délicat
C’est probablement l’un des grands paradoxes de l’Ogooué-Ivindo.
La province peut devenir l’un des territoires miniers stratégiques du Gabon tout en étant l’un de ses principaux réservoirs de biodiversité.
Ces deux ambitions ne sont pas nécessairement incompatibles. Elles exigent toutefois une gouvernance exigeante.
Le développement minier devra limiter son empreinte environnementale. L’exploitation forestière devra continuer à s’inscrire dans une logique de durabilité. Le tourisme devra, lui, trouver un modèle permettant aux populations riveraines de bénéficier directement des activités générées par les parcs.
Cette question des retombées locales est centrale.
Car protéger la forêt ne peut pas signifier demander aux populations de supporter uniquement les contraintes de la conservation. De la même manière, exploiter le sous-sol ne devrait pas conduire à externaliser les bénéfices vers d’autres territoires.
L’avenir de l’Ogooué-Ivindo se jouera donc aussi dans la capacité à construire des chaînes de valeur locales.
Makokou veut montrer le visage d’une province qui se modernise
Dans la capitale provinciale, cette ambition commence à se matérialiser à travers plusieurs réalisations et chantiers.
À l’occasion de la troisième édition de la Fête de la Libération, Makokou met en avant de nouvelles infrastructures collectives, notamment un centre commercial moderne, des bâtiments administratifs et sanitaires ainsi que des équipements sportifs.
La réhabilitation de certains axes et la modernisation des infrastructures urbaines participent à la même logique : rendre la ville plus attractive et mieux équipée.
Pour une province longtemps associée à l’éloignement, les symboles comptent.
Le véritable test sera leur capacité à accompagner une activité économique durable dans les quatre départements. Une route rénovée n’aura tout son sens que si elle facilite les déplacements des populations, réduit les coûts de transport et permet aux producteurs et aux entreprises d’accéder aux marchés.
La modernisation de Makokou doit donc être pensée comme le début d’un réseau économique provincial, et non comme une succession de chantiers isolés.
Une jeunesse au cœur de l’équation
L’un des atouts majeurs de L’Ogooué-Ivindo est sa jeunesse. Le G6 dispose d’une population relativement jeune, mais son avenir dépendra largement de sa capacité à retenir ses compétences.
La mine aura besoin de techniciens. Le secteur forestier aura besoin de spécialistes. Le tourisme nécessitera des guides, des hôteliers, des transporteurs et des professionnels de l’environnement. Les entreprises locales devront, elles aussi, disposer de compétences en gestion, en logistique et en sous-traitance.
La formation professionnelle devient dès lors un enjeu économique aussi important que la construction des routes.
Sans qualification locale, une partie de la valeur créée par les grands projets risque de bénéficier à des travailleurs venus d’ailleurs.
Avec une politique de formation adaptée, la même dynamique peut au contraire favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs et de techniciens ogivins.
Une identité à transformer en force économique
L’Ogooué-Ivindo n’est pas seulement une province de mines et de forêts.
C’est aussi un territoire de cultures, de traditions et de savoirs liés à l’environnement. Les communautés Fang, Kota, Kwele, Bakwélé, Akélé, Okandé, Simba et les populations autochtones participent à cette diversité culturelle.
Cette identité peut devenir un atout économique si elle est valorisée sans être folklorisée.
L’artisanat, les savoirs liés à la forêt, les traditions, les circuits culturels et les produits locaux peuvent compléter l’offre touristique. Le patrimoine immatériel peut ainsi trouver sa place dans une économie provinciale plus diversifiée.
La condition reste la même : que les populations locales soient actrices de cette valorisation et non simples spectatrices.
Le géant, se réveille petit à petit mais pas encore une métamorphose achevée
L’Ogooué-Ivindo possède aujourd’hui plusieurs cartes maîtresses.
Un territoire immense. Un patrimoine naturel exceptionnel. Des ressources minières considérables. Une position stratégique pour l’exploitation du fer de Belinga. Des espaces forestiers à forte valeur écologique. Et une capitale provinciale qui cherche à rattraper son retard en matière d’infrastructures.
Malheureusement, le potentiel n’est pas encore la prospérité.
La vraie métamorphose se mesurera dans quelques années à des indicateurs beaucoup plus concrets : le nombre d’emplois créés localement, la capacité des entreprises ogivines à intégrer les grands projets, l’amélioration des routes, l’accès aux services essentiels, la croissance du tourisme et surtout la part de la richesse produite qui restera dans la province.
L’Ogooué-Ivindo n’a jamais manqué de ressources. Ce qui lui a longtemps manqué, ce sont les connexions, les investissements et les mécanismes permettant de convertir ces ressources en opportunités pour ses habitants.
À Makokou, les engins continuent de travailler.
Le bruit des chantiers annonce peut-être un nouveau chapitre.
Mais pour que la « géante endormie » sorte véritablement de son sommeil, il faudra plus que des infrastructures et des promesses. Il faudra transformer durablement le potentiel du territoire en emplois, entreprises, revenus et perspectives pour ceux qui y vivent.
C’est à cette condition que l’Ogooué-Ivindo pourra réellement convertir sa richesse en croissance.
Source/une analyse de la Tulipe Communicante
