Par Thomas René pour Globe Infos
Tribune. Pendant des décennies, la France a donné le sentiment d’avoir tourné la page de la mine. Le charbon appartient désormais à l’histoire industrielle. Plusieurs exploitations métalliques ont fermé et, pour une grande partie des minerais nécessaires à son industrie, l’Hexagone s’est habitué à regarder au-delà de ses frontières. Mais avec le lithium, les métaux critiques et la montée des tensions géopolitiques, une vieille question revient au premier plan : et si le sous-sol français n’avait jamais cessé d’être une richesse, mais avait simplement perdu sa valeur aux yeux de l’économie ?
Dans l’Allier, le projet industriel porté par Imerys autour du gisement de Beauvoir apporte une réponse concrète. Le lithium n’est pas apparu récemment dans les roches françaises. Ce qui a changé, c’est sa valeur stratégique.
La France ne découvre donc pas soudainement un trésor géologique. Elle redécouvre la valeur industrielle et géopolitique de ce qu’elle possède déjà.
La France n’est pas une puissance minière, mais son sous-sol n’est pas vide
Il faut d’abord se débarrasser d’une confusion tenace.
La France n’est évidemment pas la République démocratique du Congo pour le cobalt, la Guinée pour la bauxite, le Chili pour le cuivre ou le Gabon pour le manganèse. Son économie ne repose pas sur une rente minière comparable à celle de ces grands pays producteurs.
Mais l’absence d’une grande industrie extractive ne signifie pas l’absence de ressources.
Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a précisément engagé un nouvel inventaire des ressources minérales françaises. Le projet porte sur 55 substances d’intérêt, contre 22 lors du précédent inventaire réalisé entre 1970 et 1995.
Cette évolution est révélatrice.
La géologie française n’a pas changé en quelques décennies. Les besoins de l’économie, eux, ont profondément évolué.
Le lithium, le tungstène, l’antimoine, le cuivre, le germanium, le nickel, l’or ou encore l’étain figurent parmi les ressources ou occurrences identifiées dans le sous-sol français.
Certaines étaient connues depuis longtemps. Elles n’étaient simplement pas considérées comme suffisamment stratégiques ou rentables pour justifier leur exploitation.
Un minerai ne devient donc pas stratégique parce qu’il vient d’être découvert. Il le devient lorsque l’économie change et que son absence commence à représenter un risque.
C’est tout l’intérêt du nouvel inventaire du BRGM : mieux connaître ce que la France possède afin de déterminer ce qu’elle pourrait, demain, exploiter, transformer ou valoriser.
La connaissance du sous-sol redevient ainsi un outil de politique industrielle.
Le lithium de l’Allier : une vieille ressource devenue stratégique
Le projet EMILI, porté par Imerys dans l’Allier, constitue le meilleur exemple de ce changement de perspective.
À Échassières, le site de Beauvoir n’est pas un territoire vierge. Le kaolin y est exploité depuis 1850. Imerys en est propriétaire depuis 2005.
Sous cette carrière séculaire, entre 75 et 400 mètres de profondeur, se trouve un gisement de mica lithinifère que le groupe entend désormais valoriser pour produire du lithium.
Le projet, annoncé en 2022 puis soumis à un débat public national achevé en septembre 2024, vise une production annuelle de 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium, avec une mise en service annoncée à partir de 2028.
Selon les objectifs communiqués par Imerys, cette production pourrait permettre d’équiper environ 700 000 véhicules électriques par an, pendant au moins vingt-cinq ans.
Le groupe estime par ailleurs à plus d’un million de tonnes la quantité de lithium contenue dans le gisement.
Mais le chiffre le plus intéressant n’est peut-être pas celui du volume.
C’est l’histoire de cette ressource.
Le lithium n’est pas apparu dans le Massif central avec la voiture électrique. Les concentrations lithinifères étaient déjà connues des géologues. Une étude du BRGM publiée en 2019 en recensait 41 en métropole.
Ce qui a changé, c’est la valeur industrielle du lithium.
La transition énergétique a transformé ce métal en matière première stratégique. La batterie est devenue un enjeu majeur pour l’automobile et le stockage de l’énergie. Les tensions commerciales ont révélé la fragilité de certaines chaînes d’approvisionnement. Les États ont commencé à considérer les matières premières critiques non plus comme de simples marchandises, mais comme des actifs de souveraineté.
La géologie n’a pas changé. La géopolitique, si.
C’est probablement la meilleure définition du réveil minier français.
Une mine n’est pas encore une richesse
C’est ici que le débat français rejoint directement celui qui traverse aujourd’hui de nombreux pays africains.
Posséder un gisement ne signifie pas automatiquement posséder une industrie.
Entre une anomalie géologique repérée par les chercheurs et une tonne de minerai commercialisable, il existe une chaîne longue, coûteuse et complexe.
Il faut confirmer la ressource, déterminer sa qualité, évaluer les coûts d’exploitation, mobiliser les capitaux, obtenir les autorisations, construire les infrastructures, garantir l’énergie, former les personnels, organiser la logistique, transformer le minerai et trouver des débouchés.
Il faut aussi obtenir l’acceptabilité du projet.
Car une mine transforme toujours un territoire.
Elle peut créer des emplois, des recettes publiques, des infrastructures et de nouvelles activités économiques. Mais elle peut également poser des questions d’eau, de biodiversité, d’usage des sols, de paysages, de transport et de coexistence avec les populations locales.
La politique minière ne peut donc pas se résumer à une formule simpliste :
« Nous avons le minerai, exploitons-le. »
La véritable question est plus exigeante :
à quelles conditions l’exploitation d’une ressource crée-t-elle davantage de valeur durable qu’elle ne génère de dépendances, de risques et de coûts ?
C’est à ce niveau que commence une véritable politique minière.
Pourquoi la France regarde-t-elle de nouveau sous ses pieds ?
La réponse est d’abord économique. Elle est désormais aussi géopolitique.
Pendant plusieurs décennies, la mondialisation a rendu rationnel le fait d’acheter certaines matières premières là où elles pouvaient être produites à moindre coût.
Pourquoi extraire en France un minerai disponible ailleurs, souvent moins cher ?
Cette logique fonctionnait tant que les chaînes d’approvisionnement étaient considérées comme suffisamment sûres.
Or, elles le sont de moins en moins.
Les tensions géopolitiques, les politiques commerciales, la concentration de certaines capacités minières et surtout de certaines activités de raffinage ont transformé la question des matières premières.
La Chine occupe notamment une place déterminante dans plusieurs segments de la transformation et du raffinage de nombreuses matières premières critiques.
Dès lors, une question s’impose aux Européens :
que vaut une matière première bon marché si son approvisionnement peut être interrompu demain ?
C’est là que le calcul change.
L’Union européenne s’est fixé, à l’horizon 2030, des objectifs visant notamment à produire au moins 10 % de ses besoins annuels en matières premières stratégiques grâce à l’extraction, 40 % grâce à la transformation et 25 % grâce au recyclage.
En mars 2025, la Commission européenne a sélectionné 47 projets stratégiques destinés à renforcer ces capacités.
Le projet EMILI en fait partie.
Le mouvement dépasse donc largement le seul cas français.
L’Europe cherche progressivement à reprendre pied sur une partie de la chaîne de valeur des matières premières.
Le réveil minier français n’est ainsi pas le retour nostalgique de la mine.
C’est le retour de la souveraineté industrielle dans le raisonnement économique.
L’Afrique n’a pas à copier la France
Il serait toutefois erroné de présenter le réveil minier français comme un modèle que les pays africains devraient reproduire à l’identique.
Les situations sont différentes.
La France dispose d’infrastructures développées, d’un appareil industriel, de centres de recherche, de capacités financières et d’un marché intégré à l’Union européenne.
Mais le mécanisme économique, lui, est universel.
Une ressource naturelle ne devient une puissance économique que lorsqu’un pays est capable de maîtriser une part suffisamment importante de la chaîne qui la relie au marché.
Le minerai se trouve dans le sous-sol.
La valeur, elle, se construit tout au long de la chaîne.
Dans la mine, évidemment. Mais aussi dans l’énergie qui l’alimente, le chemin de fer qui transporte la production, le port qui l’expédie, l’usine qui la transforme, le laboratoire qui améliore les procédés, la banque qui finance les investissements et l’université qui forme les ingénieurs.
Posséder la ressource constitue une première souveraineté. Savoir la valoriser en constitue une seconde, beaucoup plus exigeante.
Le Gabon connaît déjà cette bataille
Pour le Gabon, cette réflexion n’a rien de théorique.
Le manganèse de Moanda constitue depuis plusieurs décennies l’un des piliers de l’activité minière nationale. Mais le pays a également engagé une dynamique de transformation locale, notamment avec le Complexe industriel de Moanda.
Le débat ne devrait donc plus porter uniquement sur le nombre de tonnes de manganèse extraites.
Il devrait porter sur une question beaucoup plus décisive :
combien de valeur le Gabon conserve-t-il avant que son minerai ne quitte son territoire ?
Cette question change complètement la perspective.
Elle conduit à regarder au-delà de la mine : compétences locales, sous-traitance, énergie, infrastructures, métallurgie, recherche, ingénierie et industries capables de consommer une partie des produits transformés.
Le Gabon ne part pas de zéro.
Mais transformer du minerai n’est pas encore construire un véritable écosystème industriel autour de lui.
La prochaine étape se situe précisément là.
La France ne donne pas une leçon à l’Afrique
Le réveil minier français ne signifie donc pas que Paris aurait découvert tardivement les richesses de son sous-sol pendant que l’Afrique les exploiterait depuis toujours.
La réalité est plus subtile.
La valeur d’un sous-sol dépend aussi du moment historique.
Le lithium était là avant la batterie.
Le cuivre était là avant l’explosion de l’électronique moderne.
Le nickel était là avant la transition énergétique.
La géologie ne suit pas les cycles industriels.
C’est l’économie qui change.
Un minerai jugé secondaire hier peut devenir stratégique demain. À l’inverse, un gisement impressionnant sur une carte peut rester économiquement insignifiant si les infrastructures, les capitaux, l’énergie, les compétences et les marchés ne suivent pas.
C’est précisément cette réalité que les pays africains doivent intégrer dans leurs stratégies minières.
Ils ne devraient plus seulement demander :
« Combien avons-nous de minerai ? »
Mais aussi :
« Quelle partie de la chaîne de valeur pouvons-nous maîtriser ? »
La différence entre ces deux questions est considérable.
Le véritable enjeu n’est pas ce qui dort sous terre
La France ne redeviendra probablement pas une grande puissance minière comparable aux grands producteurs mondiaux.
Et ce n’est d’ailleurs pas nécessaire.
Son enjeu est ailleurs : réduire certaines dépendances, sécuriser ses approvisionnements, reconstruire des capacités industrielles et disposer d’une connaissance précise de ses ressources lorsque celles-ci deviennent stratégiques.
La réponse tient en trois mots :
sécurité, industrie, souveraineté.
Lorsqu’une matière première devient indispensable à une industrie stratégique, dépendre presque entièrement de l’extérieur devient un risque.
Et lorsqu’un risque devient stratégique, un gisement autrefois jugé trop coûteux peut soudain retrouver de l’intérêt.
C’est exactement ce que raconte le projet lithium de l’Allier.
Pour l’Afrique, et notamment pour le Gabon, la leçon mérite d’être regardée sans complexe.
Il ne s’agit ni d’envier la France ni de la copier.
Il s’agit de comprendre le mécanisme.
Le Gabon dispose de manganèse. D’autres pays africains disposent de cuivre, de cobalt, de bauxite, de fer, de lithium, d’or ou encore de terres rares.
Le défi commun n’est pas simplement de produire davantage.
Il est de construire autour des ressources suffisamment de capacités industrielles pour que la valeur ne s’arrête pas à la sortie de la mine.
Car un gisement, aussi riche soit-il, reste une promesse tant qu’il n’est pas transformé en activité économique durable.
Le sous-sol n’est pas une richesse parce qu’il existe. Il devient une richesse lorsqu’un pays transforme sa géologie en industrie, son industrie en valeur et sa valeur en développement.
C’est peut-être la véritable leçon du réveil minier français.
La France ne redécouvre pas seulement ce qu’elle a sous les pieds.
Elle redécouvre pourquoi, dans un monde devenu plus incertain, ce qui dort sous terre peut redevenir une question de puissance.
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