57 milliards en 24 ans : le dérisoire bilan du fonds souverain équato-guinéen

Must read

Par Thomas René pour Globe infos « le monde décrypté depuis le Gabon » 

À Malabo, le chiffre tient en quelques lignes. Après vingt-quatre années de rente pétrolière, le Fonds de réserves pour les générations futures de la Guinée équatoriale ne disposerait que d’environ 95,2 millions de dollars, soit près de 57 milliards de FCFA. À l’échelle des fonds souverains africains, cela représente seulement 0,05 % de leurs actifs, selon la Banque africaine de développement (BAD).

Le contraste est brutal. La Guinée équatoriale a longtemps incarné l’un des grands paris pétroliers d’Afrique centrale. Ses hydrocarbures ont transformé le visage de Malabo et financé d’importants investissements publics. Pourtant, lorsque vient le moment de regarder ce qui a été réellement mis de côté pour l’après-pétrole, le bilan apparaît beaucoup plus modeste.

Le problème n’est donc pas seulement celui d’un fonds peu capitalisé. Il touche à la manière dont un État transforme une richesse temporaire en patrimoine durable.

Un fonds créé pour préparer l’après-pétrole

La logique était pourtant claire.

Créé en 2002, le Fonds de réserves pour les générations futures devait permettre à la Guinée équatoriale d’épargner une partie de ses revenus issus des ressources naturelles. L’objectif répondait à une règle élémentaire de politique économique : le pétrole finit par décliner, alors que les besoins d’un pays demeurent.

Un fonds souverain peut précisément servir à cela. Il transforme une partie de la rente tirée d’une ressource épuisable en actifs capables de produire des revenus dans la durée. Il peut aussi amortir les chocs budgétaires lorsque les cours baissent ou lorsque la production recule.

Mais, dans le cas équato-guinéen, cette mécanique n’a pas produit l’accumulation attendue.

Dans son rapport pays 2026 consacré à la Guinée équatoriale, la BAD estime à 95,2 millions de dollars les actifs du fonds. L’institution indique également que la rente pétrolière ne l’alimente qu’à hauteur de 0,5 %. Surtout, elle situe son poids à seulement 0,05 % des actifs des fonds souverains africains.

Autrement dit, le problème n’est pas uniquement la taille du portefeuille. C’est l’écart entre l’importance historique de la rente pétrolière et la faiblesse de l’épargne constituée pour l’avenir.

Le pétrole a financé le présent

Pendant des années, les hydrocarbures ont occupé une place centrale dans l’économie équato-guinéenne.

La rente a permis de financer des infrastructures et de soutenir une transformation spectaculaire du pays. Mais une infrastructure, aussi utile soit-elle, ne joue pas exactement le même rôle qu’un portefeuille financier destiné à produire des revenus sur plusieurs décennies.

C’est là que se trouve le cœur du problème.

Le pétrole a généré des ressources considérables. Une partie a servi à financer le développement du pays. Mais l’épargne financière destinée à prendre le relais lorsque les puits vieilliraient n’a pas atteint une masse critique.

La distinction est essentielle.

La richesse a été produite. Elle n’a pas été suffisamment transformée en patrimoine financier transmissible.

Or c’est précisément la vocation d’un fonds pour les générations futures.

Le déclin pétrolier rend aujourd’hui la facture plus visible

Le calendrier économique ne joue plus en faveur de Malabo.

La BAD constate un recul de la production pétrolière, sous l’effet notamment du vieillissement des gisements, des arrêts temporaires et de l’absence de nouveaux champs suffisamment importants pour inverser durablement la tendance.

Le choc se mesure déjà dans les chiffres.

En 2025, le PIB équato-guinéen s’est contracté de 6 %, tandis que la production pétrolière a chuté de 16,8 %, selon les données de la BAD. Le secteur non pétrolier a certes progressé de 2,3 %, mais cette amélioration reste insuffisante pour compenser la contraction du secteur des hydrocarbures.

Pour 2026, la BAD prévoit encore une contraction de 1,7 % du PIB. Elle anticipe ensuite une baisse de 1,4 % en 2027.

Le temps où la croissance pétrolière pouvait masquer les fragilités structurelles s’éloigne donc rapidement.

Le fonds devait être le parachute de l’après-pétrole. Le problème est qu’au moment où les puits commencent à perdre de leur rendement, le parachute reste de petite taille.

La question qui dérange : où est passée l’épargne ?

Cette situation renvoie inévitablement à la gouvernance des ressources publiques.

Il faut cependant éviter une conclusion trop facile. Dire que le fonds est faiblement capitalisé ne signifie pas que toute la rente pétrolière aurait dû être placée sur des marchés financiers. Un État producteur doit aussi investir dans ses infrastructures, son capital humain, ses services publics et la diversification de son économie.

Le véritable sujet est ailleurs : quelle part de la rente a été sanctuarisée pour l’avenir et selon quelles règles ?

Sur ce terrain, la transparence constitue un enjeu majeur.

La Carnegie Endowment for International Peace a régulièrement souligné les risques de gouvernance associés aux fonds souverains peu transparents, notamment lorsque les informations sur leurs actifs, leurs investissements et leurs performances restent difficiles d’accès.

Sans règles publiques, audits indépendants et mécanismes de contrôle crédibles, un fonds souverain peut perdre une partie de sa fonction économique. Il devient difficile de vérifier combien il possède, comment son portefeuille évolue et dans quelle mesure il remplit effectivement sa mission intergénérationnelle.

L’épargne publique ne vaut pas seulement par son montant. Elle vaut aussi par la confiance qu’elle inspire.

Le contraste avec le Gabon est révélateur

La comparaison régionale permet de mesurer l’ampleur du décrochage.

Au Gabon, le Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS) affiche une capacité d’intervention et un portefeuille d’actifs d’une autre dimension. Les données disponibles pour 2024 situent ses actifs autour de 1 082 milliards de FCFA.

La comparaison ne signifie évidemment pas que les deux fonds poursuivent exactement les mêmes objectifs ni qu’ils évoluent dans des contextes identiques. Elle permet néanmoins d’observer une différence de trajectoire.

D’un côté, un fonds équato-guinéen qui reste évalué à environ 57 milliards de FCFA après vingt-quatre ans. De l’autre, un véhicule gabonais qui a progressivement développé des investissements dans plusieurs secteurs de l’économie.

Le contraste est suffisamment important pour poser une question simple : quelles règles permettent réellement à une rente extractive de devenir un actif durable ?

C’est cette question, plus que la compétition entre États, qui devrait intéresser l’Afrique centrale.

L’après-pétrole ne se décrète pas

La Guinée équatoriale n’est pas seule face à ce défi.

Dans toute l’Afrique productrice d’hydrocarbures, la question revient avec insistance : comment utiliser une rente appelée à diminuer pour construire une économie capable de lui survivre ?

Le danger consiste à confondre diversification et multiplication de projets.

Construire davantage ne suffit pas. Créer de nouveaux instruments financiers ne suffit pas davantage. L’enjeu consiste à mettre en place une chaîne cohérente : recettes publiques, épargne, investissement productif, contrôle et rendement.

Sur ce terrain, la Guinée équatoriale travaille notamment à la mise en place d’un Compte unique du Trésor. Le dispositif doit permettre de centraliser les ressources publiques et d’améliorer la gestion de la trésorerie de l’État. Sa mise en œuvre est annoncée pour le premier trimestre 2027.

Cette réforme peut constituer un tournant. Mais elle ne produira ses effets que si elle s’accompagne d’une discipline budgétaire et d’une transparence renforcée.

Centraliser les comptes est une chose. Construire une véritable culture de l’épargne publique en est une autre.

Le véritable coût de vingt-quatre années de rente

Le chiffre de 57 milliards de FCFA peut donc être lu de deux façons.

Pour un pays de cette taille, il représente une réserve financière réelle. Mais rapporté aux vingt-quatre années écoulées et à la puissance de la rente pétrolière qui a transformé l’économie nationale, il révèle surtout la faiblesse de l’accumulation.

C’est cette disproportion qui donne au chiffre sa portée politique.

La question n’est plus de savoir si la Guinée équatoriale a été riche. Elle l’a été.

La question est de savoir ce qu’elle a conservé de cette richesse pour le jour où le pétrole ne suffirait plus.

La réponse fournie par le montant du fonds souverain n’est guère rassurante.

La BAD prévoit encore une contraction de l’économie en 2026 et 2027. Dans le même temps, les gisements vieillissent et les marges budgétaires se réduisent. Le pays dispose donc de moins en moins de temps pour transformer sa rente résiduelle en nouveaux moteurs de croissance.

L’enjeu dépasse finalement les 57 milliards.

Il concerne la capacité d’un État à apprendre avant que la contrainte ne l’y oblige.

Le pétrole peut enrichir une génération. Seule une stratégie d’épargne et d’investissement rigoureuse peut enrichir celles qui viennent après.

Pour Malabo, le temps du bilan est arrivé. Et il est sévère : vingt-quatre ans après la création de son fonds pour les générations futures, l’épargne accumulée paraît bien trop faible pour constituer le rempart dont l’économie aura besoin lorsque la rente pétrolière aura véritablement décliné.

Thomas René pour Globe Infos

More articles

Latest article