Naufrage du « Gratitude: les incohérences du dossier par Thomas René pour Globe Infos.
deux mois après, les pièces du dossier fragilisent la version de l’armateur

Deux identités sur les documents, une assurance dont la portée interroge, un manifeste de cargaison toujours attendu, un navire de prêt de 50 ans d’âge et des circonstances du naufrage qui restent à éclaircir : le collectif des sinistrés a transmis aux autorités un dossier que Globe Infos a pu examiner. Des questions précises appellent désormais des réponses officielles.
LIBREVILLE, 18 octobre 2026. Le « Gratitude » a-t-il réellement coulé dans les circonstances rapportées par son armateur ? Plus de deux mois après le naufrage présumé de ce navire battant pavillon togolais, les commerçants gabonais qui lui avaient confié leurs marchandises attendent toujours des réponses documentées. Selon le collectif des sinistrés, aucun rapport de mer, constat d’une autorité portuaire ou inventaire détaillé de la cargaison ne leur a été communiqué.
En revanche, plusieurs documents leur ont été remis. La rédaction de Globe Infos a pu en examiner certains. Leur contenu soulève des interrogations sur l’identité du signataire, l’étendue des garanties d’assurance et la traçabilité des marchandises transportées. Ces éléments ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à une irrégularité pénale ni de remettre en cause l’existence du naufrage. Ils justifient toutefois des vérifications indépendantes.
Une rencontre avec l’armateur qui n’a pas dissipé les doutes
Environ un mois après le sinistre, M. Bouassa Kokou, présenté comme le propriétaire du navire, a rencontré ses clients sinistrés. Selon les membres du collectif, cette entrevue n’a pas apporté les éclaircissements attendus. Plusieurs déclarations de l’armateur leur auraient paru contradictoires.
Les documents remis à cette occasion ont renforcé leurs interrogations. Au lieu de clarifier les responsabilités et les circonstances de la disparition de leurs marchandises, ils ont ouvert de nouvelles questions, notamment sur la cohérence des pièces administratives produites.
Pour des commerçants qui disent avoir perdu plusieurs millions de francs CFA de marchandises, l’enjeu est concret : établir ce qui a été embarqué, déterminer les conditions de transport et comprendre sur quelles garanties ils pouvaient compter.
Deux noms dans un même dossier : une clarification attendue
Premier point relevé par le collectif : les documents examinés font apparaître deux noms, « Bouassa Kokou » et « Semalon Kokou », associés à des signatures attribuées à la personne présentée comme l’armateur.
Cette différence ne suffit pas à établir une usurpation d’identité ou une fraude. Elle appelle néanmoins une explication précise, étayée par des documents permettant de vérifier l’identité du signataire et la cohérence des pièces concernées.
Le collectif affirme n’avoir reçu, à ce jour, aucune clarification satisfaisante sur ce point.
La question est loin d’être secondaire. Dans une opération de transport maritime impliquant des marchandises de valeur, l’identification sans ambiguïté des parties est essentielle pour établir les engagements contractuels et déterminer les responsabilités en cas de sinistre.
Il appartient désormais à l’armateur de préciser l’origine de ces différences documentaires.
Comme vous pouvez le constater la place du souscripteur n’a pas de signature est-ce vraiment sérieux ? Un tel document peut-il être pris au sérieux ?
Une assurance maritime dont la portée doit être établie
Deuxième point de préoccupation : le document d’assurance présenté aux clients.
Selon le collectif, il s’agit d’une assurance dite « au corps », dont la couverture serait limitée au navire à quai et ne s’étendrait pas à la navigation en mer. Les sinistrés affirment également que le document ne comporte pas la signature de l’intéressé.
Ces éléments appellent une vérification technique. La seule dénomination d’une assurance ne permet pas de déterminer précisément les risques couverts. Il faut examiner les clauses contractuelles, les exclusions éventuelles, la période de validité et les conditions territoriales de la garantie.
Une autre question se pose : celle de la protection des marchandises. Selon les sinistrés, celles-ci n’auraient pas été assurées, ce que l’armateur leur aurait lui-même indiqué.
Si cette absence de couverture est confirmée, les conséquences pour les commerçants pourraient être considérables. Des marchandises représentant plusieurs millions de francs CFA auraient été confiées à un transporteur sans garantie d’assurance clairement établie pour leur perte en mer.
La responsabilité contractuelle de l’armateur et les éventuelles obligations d’assurance applicables devront être appréciées à la lumière des documents et des règles pertinentes. Mais une question demeure : quelles garanties ont réellement été présentées aux clients avant l’embarquement de leurs marchandises ?
Un manifeste toujours attendu pour établir la réalité de la cargaison
À ces interrogations s’ajoute l’absence, selon le collectif, d’un listing détaillé de la cargaison.
Ce document est pourtant déterminant. Le manifeste permet notamment d’identifier les marchandises déclarées et de rapprocher les déclarations des expéditeurs des informations relatives au chargement. Les documents de transport et les justificatifs commerciaux peuvent ensuite contribuer à établir les propriétaires des biens et leur valeur.
Sans ces pièces, les sinistrés éprouvent des difficultés à faire reconnaître précisément leurs pertes.
Selon plusieurs témoignages recueillis auprès de membres du collectif, près de 400 bidons de vin se trouvaient à bord. Cette quantité reste à confronter aux documents de chargement et aux déclarations officielles.
La production du manifeste, des connaissements et des éventuels documents douaniers permettrait de sortir des déclarations contradictoires. Elle offrirait également aux autorités un moyen de vérifier la nature et la valeur de la cargaison.
À ce stade, Globe Infos ne dispose pas d’éléments suffisants pour établir un inventaire exhaustif des marchandises transportées.
Une plage vide aucun signe de marchandise flottant.
Un naufrage sans images ni constat communiqué aux sinistrés
Le lieu du naufrage présumé figure sur une fiche de localisation fournie par l’armateur. Celle-ci situe l’événement dans une zone maritime vers le Bénin et le Nigeria.
Or, selon le collectif, les autorités de ces deux pays n’auraient pas connaissance du sinistre. Cette affirmation reste à confirmer directement auprès des administrations concernées.
Autre élément relevé par les sinistrés : ils disent n’avoir reçu aucune photographie, vidéo ou pièce matérielle permettant de documenter les circonstances du naufrage. Ils ne signalent pas non plus de marchandises flottantes retrouvées, malgré la présence alléguée de plusieurs centaines de bidons à bord.
L’équipage aurait été secouru par un autre navire passé à proximité. Selon les témoignages recueillis par le collectif, aucun membre n’aurait été blessé et les marins n’auraient pas été exposés à un danger majeur. Les sinistrés affirment également que l’équipage aurait été entièrement renouvelé à la veille du départ.
Ces éléments doivent être traités avec prudence. L’absence d’images communiquées aux clients ne prouve pas qu’aucune image n’existe. De même, l’absence de débris signalés ne suffit pas à exclure un naufrage en mer.
Toutefois, le rapprochement de ces circonstances justifie que les autorités compétentes établissent une chronologie précise, recueillent les déclarations de l’équipage et vérifient les conditions du sauvetage.
La question centrale n’est donc pas de présumer que le navire n’a pas coulé, mais de déterminer quelles preuves indépendantes permettent d’établir les circonstances du sinistre.
Une chronologie qui soulève d’autres questions
Les interrogations actuelles prolongent celles soulevées dans notre précédent article.
Selon plusieurs clients, des assurances leur auraient été données quant à l’arrivée prochaine du navire plusieurs jours après la date du naufrage présumé, fixée au 8 août. Ils affirment n’avoir été informés de la disparition du bâtiment que le 16 août. Des employés auraient même évoqué un déchargement imminent.
Si ces témoignages sont confirmés, il faudra déterminer sur quelles informations reposaient ces communications et à quel moment les interlocuteurs des clients ont été informés du sinistre.
Autre point à vérifier : environ 6 millions de francs CFA de taxes ou redevances douanières auraient été réglés au Gabon pour une cargaison qui, selon la chronologie rapportée, aurait déjà été perdue en mer.
Le justificatif présenté comme la quittance de ce paiement n’a pas encore été authentifié par la rédaction. La date du règlement, la nature exacte des sommes, l’identité du payeur et le lien entre ce paiement et les marchandises du « Gratitude » restent donc à établir.
Il serait prématuré d’en tirer une conclusion. Mais si les dates et la nature de l’opération sont confirmées, les services compétents devront expliquer les conditions dans lesquelles ce paiement est intervenu.
Les sinistrés passent à l’action
Face aux réponses jugées insuffisantes, les commerçants ont structuré leur démarche. Selon le collectif, un avocat a été mandaté pour engager une procédure devant le tribunal de Libreville.
Les sinistrés indiquent également avoir été reçus au cabinet du ministre gabonais des Transports par un conseiller qui leur aurait promis le soutien nécessaire. Ils se sont ensuite rendus à l’ambassade du Togo au Gabon, où le conseiller juridique leur aurait assuré qu’il œuvrerait pour que justice soit faite.
Ces démarches témoignent de leur volonté d’obtenir une réponse institutionnelle. Elles ne permettent cependant pas, à ce stade, de préjuger des suites judiciaires ou administratives.
Le collectif attend désormais des actes : la vérification des documents, l’établissement des circonstances du naufrage et des informations officielles sur les responsabilités susceptibles d’être engagées.
Marine marchande, douanes : les autorités attendues sur les faits
L’affaire dépasse désormais la seule question de l’indemnisation commerciale. Elle soulève des interrogations sur les contrôles exercés sur les navires qui assurent le transport de marchandises à destination ou au départ du Gabon.
Plusieurs questions méritent des réponses documentées.
Que transportait exactement le « Gratitude » ? Quelles quantités et quelles valeurs avaient été déclarées ? Quels documents accompagnaient les marchandises ?
Selon le collectif, le navire aurait eu environ cinquante ans. Son âge, à lui seul, ne permet pas de conclure à une défaillance réglementaire. Il reste néanmoins légitime de demander quelles inspections de sécurité avaient été effectuées, quels certificats étaient en vigueur et quelles autorisations encadraient son activité.
Les autorités compétentes peuvent également préciser si elles ont été officiellement saisies du naufrage et si des vérifications ont été engagées auprès de leurs homologues togolais, béninois et nigérians.
Certains observateurs s’interrogent par ailleurs sur la présence éventuelle de produits prohibés à bord. Aucun élément actuellement en possession de la rédaction ne permet d’étayer cette hypothèse. Elle ne saurait donc être présentée comme un fait. Seuls l’examen des documents de transport, du manifeste et des opérations de chargement pourrait apporter des éléments de réponse.
L’enjeu est précisément d’éviter que les spéculations ne se substituent aux vérifications.
Ce que les documents établissent, et ce qu’ils ne permettent pas encore d’affirmer
Globe Infos distingue les pièces consultées, les déclarations du collectif et les faits qui restent à confirmer.
Les différences de noms figurant sur les documents, les interrogations relatives à l’assurance et l’absence de manifeste communiqué aux sinistrés constituent des points précis à éclaircir. Les témoignages relatifs à la chronologie, au sauvetage et aux paiements douaniers appellent, quant à eux, des vérifications complémentaires.
En revanche, les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer que le naufrage n’a pas eu lieu, que l’armateur aurait organisé une fraude ou que des produits prohibés auraient été transportés.
La rédaction ne se substitue ni aux enquêteurs ni aux juridictions. Son rôle consiste à examiner les documents, confronter les versions et demander des explications sur les incohérences constatées.
Une réponse circonstanciée de l’armateur, accompagnée des pièces pertinentes, permettrait de clarifier plusieurs points essentiels.
Droit de réponse : l’armateur invité à s’expliquer
M. Bouassa Kokou et la direction de l’entreprise sont invités à répondre aux questions soulevées dans cet article : les différences de noms figurant sur les documents, la portée exacte de la couverture d’assurance, le manifeste de la cargaison, la date et les circonstances du naufrage, les communications adressées aux clients ainsi que les paiements douaniers évoqués par les sinistrés.
La rédaction souhaite également connaître les mesures envisagées pour répondre aux demandes des commerçants concernés.
Globe Infos publiera toute réponse substantielle, dans le respect du contradictoire.
Plus de deux mois après le naufrage présumé du « Gratitude », les sinistrés attendent toujours des éléments vérifiables sur la disparition de leurs marchandises. Les documents disponibles ouvrent des questions ; ils ne suffisent pas encore à les trancher.
Il appartient désormais aux personnes concernées et aux autorités compétentes d’apporter les éclaircissements nécessaires. Dans cette affaire, la crédibilité des versions en présence se jouera sur les pièces produites, la chronologie établie et les vérifications effectivement menées.
Thomas René pour Globe Infos « Le monde décrypté depuis le Gabon »
