De l’égalité proclamée aux résultats concrets, le partenariat franco-africain doit accélérer la transformation locale, le transfert de compétences et la création de valeur ajoutée en Afrique.
Le temps des déclarations doit céder la place aux réalisations.
Le 5 octobre 2026, à Libreville, une tribune collective signée par douze personnalités africaines a remis au centre du débat une question essentielle. Élus, anciens responsables publics, diplomates, acteurs associatifs et représentants des diasporas s’interrogent sur l’avenir des relations entre la France et les pays africains.
Une formule résume cette ambition : la coopération franco-africaine doit produire davantage de capacités et de valeur ajoutée.
Cette orientation rejoint l’esprit d’Africa Forward, le sommet organisé à Nairobi les 11 et 12 mai 2026 par la France et le Kenya. Les échanges ont porté sur la croissance, l’innovation et le renouvellement du partenariat. La déclaration finale insiste notamment sur l’industrialisation, la formation, la souveraineté économique et le développement de chaînes de valeur locales.
Une interrogation demeure : comment transformer ces ambitions diplomatiques en progrès mesurables pour les populations africaines ?
L’enjeu dépasse le renouvellement du vocabulaire de la coopération. Il concerne ses pratiques, ses priorités et ses résultats.
1. De l’assistance à l’autonomie : changer de logique
L’aide au développement contribue au financement de nombreux programmes sociaux, sanitaires, éducatifs et économiques. Cependant, elle risque d’entretenir la dépendance lorsqu’elle devient une finalité plutôt qu’un instrument.
Dans Development as Freedom (1999), l’économiste indien Amartya Sen rappelle que le développement ne se réduit pas à l’accumulation des richesses. Il consiste aussi à élargir les libertés réelles et les possibilités offertes aux individus.
Appliquée à la coopération franco-africaine, cette approche conduit à une exigence simple : chaque projet doit donner aux populations les moyens d’agir davantage sur leur avenir.
L’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo défendait, pour sa part, le principe du développement endogène. Sa formule, « On ne développe pas, on se développe », résume une conviction fondamentale. L’impulsion extérieure peut être utile, mais elle ne remplace ni l’initiative locale ni l’appropriation des connaissances.
La France peut donc contribuer au développement africain sans s’y substituer. Le partenariat devient véritablement fécond lorsque les acteurs africains définissent leurs priorités et participent aux décisions.
Ils doivent également disposer des compétences nécessaires pour poursuivre les projets au-delà des financements initiaux.
2. La valeur ajoutée, moteur de la transformation économique
L’égalité entre partenaires doit aussi se traduire dans l’économie. Exporter des matières premières sans développer suffisamment leur transformation locale limite la création d’emplois, le transfert de compétences et la diversification productive.
Dans The Strategy of Economic Development (1958), l’économiste Albert O. Hirschman met en évidence l’importance des effets d’entraînement. Une activité productive peut stimuler d’autres secteurs, susciter de nouvelles demandes et favoriser l’émergence d’entreprises complémentaires.
Cette réflexion concerne directement le Gabon.
Dans la filière bois, les partenariats devraient favoriser la transformation locale, la formation des techniciens et l’innovation industrielle. Ils devraient aussi faciliter l’accès des entreprises nationales aux marchés.
L’agriculture offre d’autres perspectives. La conservation, la transformation des produits, la logistique et la distribution peuvent renforcer la valeur ajoutée locale.
Dans le numérique, les partenariats doivent contribuer à former des spécialistes, à développer des solutions locales et à renforcer la maîtrise des données.
La question n’est donc pas de rejeter les investissements étrangers. Elle consiste à définir les conditions dans lesquelles ces investissements enrichissent aussi les économies qui les accueillent.
3. L’Afrique doit être actrice de son propre projet
Dans Afrotopia (2016), l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr invite à penser l’avenir africain à partir des potentialités, des expériences et des aspirations du continent. Il propose ainsi de dépasser la comparaison systématique avec des modèles extérieurs.
Cette perspective ne signifie pas que l’Afrique doive se fermer au monde. Elle souligne plutôt qu’une coopération équilibrée suppose la capacité de choisir, d’adapter et de négocier.
Le philosophe camerounais Achille Mbembe interroge également les héritages coloniaux et les conditions d’une véritable autonomie politique et intellectuelle. Son ouvrage Sortir de la grande nuit (2010) contribue à cette réflexion.
Les relations entre la France et les pays africains ne peuvent être pensées indépendamment de leur histoire. Pour autant, cette histoire ne doit pas enfermer les deux parties dans une opposition permanente. Elle doit aider à comprendre les attentes contemporaines et à construire des relations plus réciproques.
L’Afrique n’est ni un marché passif ni un simple réservoir de matières premières. Le continent dispose de savoirs, d’initiatives entrepreneuriales et de capacités d’innovation qui méritent d’être pleinement mobilisés.
La diaspora africaine peut également jouer un rôle important. Elle favorise la circulation des compétences, la recherche, l’investissement et la coopération universitaire.
L’enjeu consiste à faire de ces ressources humaines un levier de développement durable, plutôt qu’un potentiel insuffisamment exploité.
4. Africa Forward : les engagements à l’épreuve des résultats
Le sommet de Nairobi a placé la croissance, l’innovation et les investissements au cœur de son agenda. Ces orientations ouvrent des perspectives, mais les annonces ne constituent pas encore des résultats.
Dans ses travaux sur la mondialisation et les institutions économiques, l’économiste Joseph E. Stiglitz souligne l’importance des règles qui encadrent les marchés et répartissent les bénéfices de l’activité économique.
Pour les partenariats franco-africains, cette réflexion invite à examiner plusieurs dimensions : les conditions de financement, le partage des risques, la transparence contractuelle et les retombées locales.
La participation des acteurs concernés constitue une autre exigence.
L’économiste Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie en 2009, a montré l’importance de leur implication dans la gouvernance des ressources et des institutions. Son approche plaide pour des projets conçus avec les collectivités, les entreprises, les universités et les populations.
Ces acteurs ne doivent pas être simplement informés de décisions déjà prises. Leur participation doit intervenir dès la conception des projets.
Chaque partenariat devrait ainsi être évalué à partir d’indicateurs publics et vérifiables. Les emplois créés, les formations dispensées, les entreprises locales associées, les technologies transférées et la production réalisée sur place permettraient d’en mesurer les effets.
Les conséquences sociales et environnementales doivent également entrer dans cette évaluation.
La réciprocité ne peut reposer uniquement sur les déclarations des partenaires. Elle doit se vérifier dans les faits.
5. La communication, révélateur de la crédibilité du partenariat
En tant que spécialiste des sciences de l’information et de la communication, je considère que la transformation de la relation franco-africaine passe aussi par une évolution du discours public.
Les mots « égalité », « souveraineté », « innovation » et « codéveloppement » ne peuvent demeurer de simples éléments de langage. Ils doivent s’accompagner d’informations accessibles, de comptes rendus réguliers, d’évaluations indépendantes et d’un débat public ouvert.
La communication institutionnelle n’a de portée durable que si elle rend les engagements vérifiables.
Elle doit permettre aux citoyens de comprendre qui décide, qui finance, qui exécute et qui bénéficie des projets. Cette transparence constitue une condition essentielle de la confiance.
Celle-ci ne se décrète pas. Elle se construit par la cohérence entre les paroles et les actes.
Les médias ont donc un rôle important à jouer. En confrontant les annonces aux résultats, ils contribuent à éclairer le débat public et à renforcer la responsabilité des institutions.
La crédibilité du partenariat franco-africain dépend aussi de cette capacité à rendre compte des engagements pris.
Faire du partenariat une fabrique de capacités
La relation entre la France et les pays africains se trouve devant une exigence majeure : passer de l’égalité proclamée à une coopération aux effets visibles, durables et réciproques.
Il ne s’agit ni de condamner toute aide ni d’idéaliser tout investissement. L’objectif consiste à faire de chaque engagement un levier de compétences, de production, d’innovation et d’autonomie.
Le Gabon, comme les autres pays africains, doit pouvoir tirer de ses partenariats les moyens de transformer ses ressources et de préparer l’avenir de sa jeunesse.
Africa Forward a formulé une ambition. Sa crédibilité dépendra désormais de sa mise en œuvre. La réussite se mesurera moins au nombre de rencontres diplomatiques qu’à la capacité des sociétés africaines à produire, à innover et à décider.
Un partenariat véritablement puissant n’est pas celui qui rend un pays durablement dépendant de son partenaire. C’est celui qui lui donne les moyens de progresser avec lui, de négocier avec lui et, demain, d’avancer davantage grâce à ses propres capacités.
Dr Emmanuel Thierry Koumba
Universitaire en sciences de l’information et de la communication
Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon
Acteur engagé de la vie publique gabonaise
